« Ce n’est pas à l’aide d’une machine que l’homme finira par aller
dans la lune, c’est à l’aide de l’homme que la machine finira par aller
dans la lune. Nous ne sommes plus les premiers en grade, une race
d’êtres, la plupart métalliques, composés de boulons, de bielles, de
courroies, de roues dentées, de cylindres, et d’un tas de trucs nous a
supplantés au sommet de la création. Nous sommes désormais ses esclaves.
Nous croyons encore agir quand depuis longtemps on nous fait agir; nous
croyons encore avoir une sorte de libre arbitre quand, depuis
longtemps, nous sommes arbitrés par des agencements de métal ; nous
croyons avoir encore une âme quand, depuis les grandes découvertes du
xxe siècle, elle n’est plus fabriquée par notre sang, mais par de
l’essence, de la houille blanche ou de la fission nucléaire. Loin de moi
la pensée de vouloir me placer sur le plan métaphysique, restons dans
le concert, contentons-nous de mettre les choses dans l’ordre. Il y a
belle lurette que l’auto, par exemple, n’est plus un moyen de transport ;
c’est une machine qui aime se balader et se sert d’un homme à cette
fin. Il faut être démuni du plus petit sens de l’observation pour croire
encore que l’homme se sert de l’automobile. Regardez bien, observez et
observez-vous, vous allez être stupéfait de constater que c’est
l’automobile qui se sert de l’homme pour se balader, qui se sert de
vous. Votre instinct s’en est déjà alarmé, d’ailleurs ; vous le savez
dans votre inconscient (comme on dit), c’est seulement une sorte
d’orgueil primaire, hérité des grandes époques laïques de la fin du xixe
siècle qui vous empêche d’en convenir. Néanmoins, parfois, cela vous
échappe. Il est courant quand on se déplace (difficilement) en auto dans
une grande ville de dire, irrité par les encombrements, « Ces villes
n’ont pas été faites pour l’auto. » C’est un fait, et de très belles :
Rome, Paris, etc., ont été faites pour des hommes. Pour vous, quand vous
étiez encore des hommes, et maintenant que vous n’en êtes plus, vous
rêvez de les éventrer, d’en détruire les monuments, la beauté, pour
qu’enfin elles soient faites a pour l’auto .». La beauté qui rendait ces
villes dignes de l’homme, vous ne la voyez plus, vous voyez une beauté
différente, « digne de l’auto ». Tout le réseau routier de la France et
de l’étranger, du monde, est en train de se modifier pour qu’il soit,
non plus adapté à l’homme, mais adapté à l’auto. Le rêve de l’homme qui
avait été jusqu’ici la petite route ombragée de beaux arbres, serpentant
à travers les prés, est devenue organisée par le rêve de l’automobile :
l’autoroute, sans arbres, sans ombres, sans croisements, sans villages,
avec le plus de pistes possibles montantes et descendantes, toutes
droites. Le paysage ne compte plus. Si vous vous serviez de
l’automobile, il continuerait à compter ; comme c’est l’automobile qui
se sert de vous, et qu’elle se fout du paysage, vous vous en foutez.
Plus rien à voir, il n’y a plus qu’à conduire ; c’est ce que l’auto
voulait. Vous la dérangiez dans son plaisir à elle quand vous preniez
plaisir (ça date de longtemps) à vous arrêter pour cueillir des
narcisses, des violettes, du thym, des cerises, ou devant un beau point
de vue, une chapelle romane, ou à flâner sous des ombrages, notamment
sous les acacias fleuris du mois de mai qui ont un parfum si enivrant.
Elle s’est arrangée pour que vous ne la dérangiez plus. C’est elle qui
commande, vous n’êtes plus que son employé, son larbin, et par un
procédé que réprouveraient tous les syndicats de gens de maison, elle
vous a obligé à aimer ce qu’elle aime. »
Jean Giono, La machine in Les terrasses de l’île d’Elbe, Gallimard (1976)
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