"La performance et la barbarie sont si étroitement mêlés dans la culture que seule une ascèse barbare à l’encontre de la culture et de ses matrices permet d’entrevoir l’autre face du monde. "
Inakomyliachtchi
"L’esthétique – comme dimension du symbolique devenue à la fois arme et théâtre de la guerre économique – substitue le conditionnement des hypermasses à l’expérience sensible des individus psychiques ou sociaux. L’hypersynchronisation conduit à la perte d’individuation par l’homogénéisation des passés individuels, en ruinant le narcissisme primordial et le processus d’individuation psychique et collective : ce qui permettait la distinction du je et du nous, désormais confondus dans l’infirmité symbolique d’un on amorphe."
Bernard Stiegler
"Maintenant l’homme normal sait que sa conscience devait s’ouvrir à ce qui l’avait le plus violemment révolté :
ce qui, le plus violemment, nous révolte, est en nous."
Georges Bataille

« Partout où règne le spectacle, les seules forces organisées sont celles qui veulent le spectacle. Aucune ne peut donc plus être ennemie de ce qui existe, ni transgresser l’omerta qui concerne tout. »
Guy DEBORD
«Est-ce que la proposition honnête et modeste d’étrangler le dernier jésuite avec les boyaux du dernier janséniste ne pourrait amener les choses à quelque conciliation ?»
Lettre du curé Jean Meslier à Claude-Adrien Helvétius, 11 mai 1671.


« Nous supposons également que l’art ne peut pas être compris au travers de l’intellect, mais qu’il est ressenti au travers d’une émotion présentant quelque analogie avec la foi religieuse ou l’attraction sexuelle – un écho esthétique. Le goût donne un sentiment sensuel, pas une émotion esthétique. Le goût présuppose un spectateur autoritaire qui impose ce qu’il aime ou ce qu’il n’aime pas, et traduit en « beau » et « laid » ce qu’il ressent comme plaisant ou déplaisant. De manière complètement différente, la « victime » de l’écho esthétique est dans une position comparable à celle d’un homme amoureux, ou d’un croyant, qui rejette spontanément les exigences de son ego et qui, désormais sans appui, se soumet à une contrainte agréable et mystérieuse. En exerçant son goût, il adopte une attitude d’autorité ; alors que touché par la révélation esthétique, le même homme, sur un mode quasi extatique, devient réceptif et humble. »
Marcel DUCHAMP

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mercredi 8 février 2012

La culture au futur antérieur

source : Libération

Internet a offert une manne
d’infos et d’archives  et bouleversé la créativité. Avec «Rétromania», 
le journaliste Simon Reynolds plonge dans la culture des années 2000,
ultraconnectée au passé.

Comment construire le futur quand le passé se
 mêle en permanence au présent ? Cette interrogation n’est pas inédite,
de même que la nostalgie de la culture des décennies passées a fait
l’objet d’études plus ou moins savantes. Pourquoi alors nous
reposons-nous la question ? Parce que Rétromania, qui vient de
paraître, nous est apparu d’emblée comme un livre important, de ceux qui
 définissent une époque. Il est une habile traversée des années 2000,
décennie où la culture a été transfigurée par Internet jusque dans ses
moindres recoins.

Instantanéité des échanges, YouTube, téléchargement puis streaming
 audio et vidéo, remix permanent… Plus qu’un regret du «bon vieux
temps», c’est davantage un sentiment de trop-plein, une omniprésence de
l’archive imposée par Internet à la première décennie ultraconnectée,
qu’analyse son auteur. Collaborateur de grands quotidiens (The Guardian, The New York Times…) et de magazines (Wire…), Simon Reynolds  a également écrit un livre de référence sur les années qui ont suivi le séisme punk : Rip it up and Start Again.


Jamais notre quotidien n’a été autant envahi de références à des
époques révolues, au point où les arts, même les plus prospectifs, se
retrouvent tétanisés et commencent enfin à s’interroger. Dans son
ouvrage largement centré sur la musique, mais qui pose des questions à
tous les champs artistiques, l’auteur, 48 ans, mêle réflexions et
constatations pour raconter un quotidien qui fut aussi le nôtre pendant
les années 2000. Un émerveillement extatique devant des disques, films,
séries auparavant livrés au compte-gouttes, qui s’offrent aujourd’hui
sans limite.


Vous écrivez que la création est affectée car le passé envahit le présent par une archive exponentielle et omniprésente.

Les groupes d’aujourd’hui sont composés de jeunes gens qui ont grandi
 avec Internet et cet accès gratuit à toute la musique, à travers le
téléchargement et YouTube. A 21 ans, ils ont écouté bien plus de musique
 que moi au même âge (en 1984). C’était tout bonnement impossible alors,
 ça coûtait de l’argent, et même si vous pouviez emprunter des disques à
 des amis ou à la médiathèque, il y avait des limites. Désormais, les
gens semblent avoir écouté des genres de musique extrêmement divers. Le
passé, comme inspiration, entre alors en concurrence avec le présent. A
des époques plus anciennes, ils étaient davantage concernés par ce
présent.


Dans les années 60, la plupart des groupes de rock réagissaient à ce
qui se passait dans la musique noire du moment. Quand ils s’ouvraient à
d’autres influences, c’était celles de la récente avant-garde jazz
(comme Coltrane) ou électronique (Stockhausen). Il y avait très peu
d’inspiration non contemporaine. A mesure que le temps passe, l’appel de
 l’archive s’est fait de plus en plus intense, puis tout s’est détraqué
lorsque l’Internet haut débit a décollé. L’aspect négatif, c’est que
beaucoup de groupes tentent de copier le passé. Le positif, c’est que
certains artistes s’abreuvent de toute l’histoire de la musique, de
partout dans le monde, et créent des «super-hybrides», à l’instar de
Vampire Weekend, Rustie, Gang Gang Dance. Mais il faut être un artiste
solide pour filtrer cette surabondance d’influences.







Comment expliquez-vous ce goût pour la musique du passé ?

Pour certains, c’est juste qu’il y a eu beaucoup de musique géniale
dans les années 60, 70, 80. Pourquoi ne l’écouteraient-ils pas ? Il y a
aussi beaucoup de romantisme attaché à certaines périodes en particulier
 : le psychédélisme, le punk-rock, le hip-hop des débuts. Ou pour ceux
qui aiment la dance music, les premiers soubresauts de la house de
Chicago, la techno de Detroit et la scène rave du début des années 90,
c’était vraiment des périodes excitantes. Elles avaient ce côté vierge
et correspondaient à de vrais mouvements, avec un look, un jargon et des
 rituels subculturels. […] Difficile d’en vouloir aux jeunes d’être sous
 le charme de cet âge d’or perdu. L’existence digitale peut être assez
solitaire et aliénante. […] On est constamment connecté, à jongler avec
les différents flux de stimuli. En réaction, les formats analogiques [le vinyle par exemple, ndlr] ont l’air d’aller de pair avec une forme d’expérience plus immersive, plus concentrée. Un meilleur type de flux.







Vous utilisez le terme «hauntology» pour qualifier un style musical créé durant les années 2000 et qui semble se languir d’une période révolue…

Le terme est de Jacques Derrida, mais le jeu de mots fonctionne mieux
 en français : hantologie-ontologie. Derrida explorait les résonances
philosophiques du concept de fantôme, qui n’est jamais ni présent ni
absent, jamais totalement dans le présent ni cantonné au passé. L’usage
que j’en fais n’est pas strictement derridien, c’est plutôt un mot utile
 et amusant pour décrire un tas de groupes qui travaillent avec cette
mémoire culturelle. Le fait que la maison de disques le plus
emblématique de cette scène s’appelle Ghost Box [«boîte à fantôme»],
 un jeu de mots sur la dimension spectrale de la télévision, m’a fait
penser à l’hantologie. Leur musique est étrange et souvent sans formes,
évoquant quelque chose de fantômatique et d’inquiétant.


Aux Etats-Unis, il y a aussi un genre de musique qui s’accommode de
ce concept : des artistes comme Oneohtrix Point Never, James Ferraro,
explorent les dépôts sédimentés de vidéos, de musiques et de vieilles
émissions de télé. Une part importante de la musique intéressante de ces
 cinq ou six dernières années est basée sur cette émotion paradoxale
consistant à rappeler un passé où l’humanité regardait devant elle.
Derrida peut être déclaré saint patron de ce genre de musique, parce
qu’il a également écrit sur le «mal d’archive».







Cette fascination pour le spectral traverse également les arts numériques ?

L’hauntology a un lien clair avec les courants culturels qui
 se frottent au fétichisme, aux médias morts et aux formats vétustes, de
 même qu’avec l’esthétique du flou et du lo-fi. Je pense que tous ces
courants peuvent être vus comme une même contre-culture opposée à
l’hyperconsommation et à ce monde numérique bourdonnant, fait d’images
haute définition et de connexions super rapides. Cependant, dans la
mode, le vintage chic est aussi une forme de consumérisme. Je suis sûr
que Pierre Bourdieu aurait eu quelque chose à dire sur les vecteurs de
classes qui se cachent dans ce genre de goût.







Les nouvelles technologies ont bouleversé la manière dont la musique
 est produite, distribuée et consommée. Mais quid de la musique
elle-même ?

Il ne me semble pas qu’elle ait changé tant que cela. En 2012, le rap
 et le R’n’B ne sont pas très différents du rap et du R’n’B de 1999. Ni
leur structure rythmique, ni la manière de rapper ou de chanter, ni même
 en termes de contenu ou du type de personnalités qui deviennent des
stars. La musique électronique a été légèrement plus inventive, mais
même des courants comme le dubstep ne me semblent qu’une extension des
années 90, démarrées avec la rave et qui se sont poursuivies avec la
jungle et la drum’n’bass. Le grime, qui m’excitait beaucoup au début de
la décennie 2000, est devenu plus ou moins statique depuis 2005. Il y a
plein d’énergie et de différences subtiles dans le champ des musiques
électroniques, mais pas autant que les avancées immenses et les
tangentes mutantes apparues à la fin des années 80 et 90 […].


Le remix et le mashup - qui consistent à mêler dans un seul morceau
une multitude d’éléments samplés dans d’autres préexistants - ne
sont-ils pas la quintessence de ces dernières années ?

Comme phénomène, le mashup semble en effet en lien avec l’âge de la
musique numérique et de la surcharge pop. Mais quelque chose qui y
ressemblait fort était déjà expérimenté par des DJs à la fin des
années 80 - comme Bomb the Bass, Coldcut, Norman Cook [alias Fatboy Slim, ndlr]
 avec son projet Beats International - et aussi dans l’avant-garde par
des figures comme John Oswald avec son projet Plunderphonics. Ces DJs
utilisaient le sampling, mais les collages de type mashup existaient
bien avant.


Un pionnier de la musique concrète comme Bernard Parmegiani a fait
quelques pièces à partir de musique pop. L’idée d’un disque réalisé
entièrement à partir de morceaux d’autres disques n’a pas été inventée
par les producteurs de mashup comme Girl Talk. Toutefois, la technologie
 a grandement facilité sa production et sa distribution sur le Net.




samedi 28 janvier 2012

On achève bien les chevaux, de Sidney Pollack (USA, 1969)



On achève bien les chevaux est tiré du roman du même nom (They shoot horses, don't they ? en V.O.) écrit par Horace McCoy en 1935, soit de manière presque contemporaine aux faits qu'il décrit. Les marathons de danse n'avaient été interdits que deux ans plus tôt, et surtout l'événement qui en avait été le catalyseur, la Grande Dépression, pesait encore fortement sur la survie de nombre d'américains. C'est donc presque logiquement que le livre fut mal reçu, que McCoy – qui l'avait écrit sur la base de sa propre expérience comme videur à de tels marathons – s'orienta vers un travail autrement plus alimentaire d'auteur de romans noirs et de scripts de séries B pour Hollywood, et que cette histoire ne fut reconnue à sa juste valeur qu'au travers de son adaptation cinématographique à la fin des années 1960.

Le film aurait initialement dû être fait par Charlie Chaplin, comme nouveau mélodrame faisant suite aux Feux de la rampe, mais ce n'est finalement que logique qu'il se soit concrétisé quinze ans plus tard entre les mains d'un des jeunes cinéastes du Nouvel Hollywood, venant grossir les rangs de ces œuvres questionnant l'histoire et les agissements des générations précédentes, de la première moitié du 20è siècle. Le cinéaste en question était Sidney Pollack, 35 ans, qui réalisait là son premier film d'importance avant d'entamer une fructueuse collaboration avec Robert Redford (Jeremiah Johnson, Nos plus belles années,Les trois jours du condor). La jeunesse de Pollack est également une bonne chose pour le film car elle s'accorde avec celle du personnage principal Robert, et pose ainsi sur son histoire un regard certainement plus concerné que si quelqu'un de plus âgé avait pris en main le projet.

dimanche 4 décembre 2011

El Comité Invisible nos habla de Google +

http://biblioprecario.blogspot.com/


GHOSTRIDERS from Bicycle Store on Vimeo.


"Bastante más temibles son los círculos, con su textura flexible, sus cotilleos y sus jerarquías informales. Hay que rehuir cualquier círculo. Cada uno de ellos parece estar encargado de la neutralización de una verdad. Los círculos literarios están ahí para hacer acallar la evidencia de los escritos. Los círculos libertarios, la de la acción directa. Los círculos académicos, para reprimir lo que sus investigaciones implican hoy para la mayoría. Los círculos deportivos, para contener en sus gimnasios los diferentes modos de vida que deberían engendrar las diferentes formas de deporte. Hay que rehuir particularmente los círculos culturales y los círculos militantes. Son los morideros a los que van a parar tradicionalmente todos los deseos de la revolución. La tarea de de los círculos culturales es identificar las intensidades nacientes y sustraeros, exponiéndolo, el sentido de lo que hacéis; la tarea de los círculos militantes es despojaros de la energía para hacerlo. Los círculos militantes extienden su entramado difuso por todo el territorio, se cruzan en el camino de todo devenir revolucionario. Sólo son portadores de sus muchos fracasos, y de la amargura que les generan."

La insurrección que viene, pp. 128-129



lundi 7 novembre 2011

La reproduction de la vie quotidienne


La reproduction de la vie quotidienne
Fredy Perlman (première parution : 1969)
Mis en ligne le 20 septembre 2011
Version papier disponible chez : Ravage Éditions (Paris)

The Reproduction of Daily Life, écrit à Kalamazoo (Michigan) a été publié pour la première fois en 1969 chez Black & Red Books, à Detroit. Il fut réédité en octobre 1992 dans Anything Can Happen, chez Phoenix Press, à Londres. Une première traduction française est parue dans la revue L’Homme et la Société n° 15 du premier trimestre 1975. Une seconde traduction française a été publiée dans (Dis)continuité n° 15 en juillet 2001. La traduction ci-présente, inédite, est effectuée par Ravage Éditions en 2011, à Paris.


L’activité quotidienne des esclaves reproduit l’esclavage. Par leur activité quotidienne, les esclaves ne se reproduisent pas seulement physiquement eux-mêmes et leurs maîtres, ils reproduisent également les instruments par lesquels leurs maîtres les oppriment, ainsi que leurs propres habitudes de soumission à l’autorité du maître. Pour les hommes vivant dans une société fondée sur l’esclavage, le rapport maître-esclave semble à la fois naturel et éternel. Pourtant, les hommes ne naissent pas maîtres ou esclaves. L’esclavage est une forme sociale spécifique à laquelle les hommes sont soumis exclusivement dans des conditions matérielles et historiques déterminées.
L’activité quotidienne concrète des salariés reproduit le salariat et le capital. Par leurs activités quotidiennes, les hommes « modernes », comme les membres d’une tribu ou les esclaves, reproduisent les habitudes, leurs relations sociales et les idées de leur société, ils reproduisent la forme sociale de la vie quotidienne. De même que le système tribal et l’esclavage, le système capitaliste n’est ni la forme naturelle, ni la forme définitive de la société humaine. Comme les formes sociales précédentes, le capitalisme est la réponse spécifique à des conditions matérielles et historiques données.
Contrairement aux formes précédentes d’activité sociale, la vie quotidienne dans la société capitaliste transforme systématiquement les conditions matérielles auxquelles le capitalisme répondait à l’origine. Certaines limites matérielles à l’activité humaine sont progressivement maîtrisées. A un degré élevé d’industrialisation, l’activité concrète crée ses propres conditions matérielles ainsi que sa forme sociale. Ainsi, l’objet de notre analyse ne doit pas se limiter à la manière par laquelle l’activité concrète dans la société capitaliste reproduit cette société capitaliste, mais aussi aux raisons qui font que cette activité elle-même supprime les conditions matérielles auxquelles répond le capitalisme.

dimanche 30 octobre 2011

NO MORE BUBBLE GUM




 
MIKE DAVIS



Who could have envisioned Occupy Wall Street and its sudden wildflower-like profusion in cities large and small?

John Carpenter could have, and did. Almost a quarter of a century ago (1988), the master of date-night terror (Halloween, The Thing), wrote and directed They Live, depicting the Age of Reagan as a catastrophic alien invasion. In one of the film’s brilliant early scenes, a huge third-world shantytown is reflected across the Hollywood Freeway in the sinister mirror-glass of Bunker Hill’s corporate skyscrapers.

They Live remains Carpenter’s subversive tour de force. Few who’ve seen it could forget his portrayal of billionaire bankers and evil mediacrats and their zombie-distant rule over a pulverized American working class living in tents on a rubble-strewn hillside and begging for jobs. From this negative equality of homelessness and despair, and thanks to the magic dark glasses found by the enigmatic Nada (played by “Rowdy” Roddy Piper), the proletariat finally achieves interracial unity, sees through the subliminal deceptions of capitalism, and gets angry.

Very angry.

Yes, I know, I’m reading ahead. The Occupy the World movement is still looking for its magic glasses (program, demands, strategy, and so on) and its anger remains on Gandhian low heat. But, as Carpenter foresaw, force enough Americans out of their homes and/or careers (or at least torment tens of millions with the possibility) and something new and huge will begin to slouch towards Goldman Sachs. And unlike the “Tea Party,” so far it has no puppet strings.

In 1965, when I was just eighteen and on the national staff of Students for a Democratic Society, I planned a sit-in at the Chase Manhattan Bank, for its key role in financing South Africa after the massacre of peaceful demonstrators, for being “a partner in Apartheid.” It was the first protest on Wall Street in a generation and 41 people were hauled away by the NYPD.

One of the most important facts about the current uprising is simply that it has occupied the street and created an existential identification with the homeless. (Though, frankly, my generation, trained in the civil rights movement, would have thought first of sitting inside the buildings and waiting for the police to drag and club us out the door; today, the cops prefer pepper spray and “pain compliance techniques.”) I think taking over the skyscrapers is a wonderful idea, but for a later stage in the struggle. The genius of Occupy Wall Street, for now, is that it has temporarily liberated some of the most expensive real estate in the world and turned a privatized square into a magnetic public space and catalyst for protest.

Our sit-in 46 years ago was a guerrilla raid; this is Wall Street under siege by the Lilliputians. It’s also the triumph of the supposedly archaic principle of face-to-face, dialogic organizing. Social media is important, sure, but not omnipotent. Activist self-organization — the crystallization of political will from free discussion — still thrives best in actual urban fora. Put another way, most of our internet conversations are preaching to the choir; even the mega-sites like MoveOn.org are tuned to the channel of the already converted, or at least their probable demographic.

The occupations likewise are lightning rods, first and above all, for the scorned, alienated ranks of progressive Democrats, but they also appear to be breaking down generational barriers, providing the common ground, for instance, for imperiled, middle-aged school teachers to compare notes with young, pauperized college grads.

More radically, the encampments have become symbolic sites for healing the divisions within the New Deal coalition in place since the Nixon years. As Jon Wiener observed on his consistently smart blog at www.TheNation.com: “hard hats and hippies — together at last.”

Indeed. Who could not be moved when AFL-CIO president Richard Trumka, who had brought his coalminers to Wall Street in 1989 during their bitter but ultimately successful strike against Pittston Coal Company, called upon his broad-shouldered women and men to “stand guard” over Zucotta Park in the face of an imminent attack by the NYPD?

It’s true that old radicals like me are quick to declare each new baby the messiah, but this Occupy Wall Street child has the rainbow sign. I believe that we’re seeing the rebirth of the quality that so markedly defined the migrants and strikers of the Great Depression, of my parents’ generation: a broad, spontaneous compassion and solidarity based on a dangerously egalitarian ethic. It says, Stop and give a hitch-hiking family a ride. Never cross a picket line, even when you can’t pay the rent. Share your last cigarette with a stranger. Steal milk when your kids have none and then give half to the little kids next door — what my own mother did repeatedly in 1936. Listen carefully to the profoundly quiet people who have lost everything but their dignity. Cultivate the generosity of the “we.”

What I mean to say, I suppose, is that I’m most impressed by folks who have rallied to defend the occupations despite significant differences in age, in social class and race. But equally, I adore the gutsy kids who are ready to face the coming winter on freezing streets, just like their homeless sisters and brothers.

Back to strategy, though: what’s the next link in the chain (in Lenin’s sense) that needs to be grasped? How imperative is it for the wildflowers to hold a convention, adopt programmatic demands, and thereby put themselves up for bid on the auction block of the 2012 elections? Obama and the Democrats will desperately need their energy and authenticity. But the occupationistas are unlikely to put themselves or their extraordinary self-organizing process up for sale.

Personally I lean toward the anarchist position and its obvious imperatives.

First, expose the pain of the 99 percent; put Wall Street on trial. Bring Harrisburg, Loredo, Riverside, Camden, Flint, Gallup, and Holly Springs to downtown New York. Confront the predators with their victims — a national tribunal on economic mass murder.

Second, continue to democratize and productively occupy public space (i.e. reclaim the Commons). The veteran Bronx activist-historian Mark Naison has proposed a bold plan for converting the derelict and abandoned spaces of New York into survival resources (gardens, campsites, playgrounds) for the unsheltered and unemployed. The Occupy protestors across the country now know what it’s like to be homeless and banned from sleeping in parks or under a tent. All the more reason to break the locks and scale the fences that separate unused space from urgent human needs.

Third, keep our eyes on the real prize. The great issue is not raising taxes on the rich or achieving a better regulation of banks. It’s economic democracy: the right of ordinary people to make macro-decisions about social investment, interest rates, capital flows, job creation, and global warming. If the debate isn’t about economic power, it’s irrelevant.

Fourth, the movement must survive the winter in order to fight the power in the next spring. It’s cold on the street in January. Bloomberg and every other mayor and local ruler is counting on a hard winter to deplete the protests. It is thus all-important to reinforce the occupations over the long Christmas break. Put on your overcoats.

Finally, we must calm down — the itinerary of the current protest is totally unpredictable. But if one erects a lightning rod, we shouldn’t be surprised if lightning eventually strikes.

Bankers, recently interviewed in the New York Times, claim to find the Occupy protests little more than a nuisance arising from an unsophisticated understanding of the financial sector. They should be more careful. Indeed, they should probably quake before the image of the tumbrel.

Since 1987, African Americans have lost more than half of their net worth; Latinos, an incredible two-thirds. Five-and-a-half million manufacturing jobs have been lost in the United Sates since 2000, more than 42,000 factories closed, and an entire generation of college graduates now face the highest rate of downward mobility in American history.

Wreck the American dream and the common people will put on you some serious hurt. Or as Nada explains to his unwary assailants in Carpenter’s great film: “I have come here to chew bubblegum and kick ass…. and I’m all out of bubblegum.”


¤


Mike Davis is a contributing editor at the Los Angeles Review of Books and the author of Planet of Slums, City of Quartz, In Praise of Barbarians, and more than a dozen other books. He teaches at UC Riverside. His biography of Harrison Gray Otis is appearing serially in these pages.

THEY LIVE (INVASION LOS ANGELES) de John CARPENTER


mardi 25 octobre 2011

Citus, altius, fortius - Federico Corriente y Jorge Montero

EL LIBRO NEGRO DEL DEPORTE 

Desde la transformación de las fiestas y juegos populares en deportes, pasando por las distintas nociones de cultura física que se han sucedido desde la Antigüedad hasta llegar a nuestros días, este ensayo analiza el proceso de difusión internacional del deporte y su evolución en el seno de la sociedad moderna, prestando especial atención al papel de los deportes en la configuración del liberalismo decimonónico, el colonialismo y el imperialismo, y haciendo especial hincapié en el destacado lugar que ocupan en el discurso ideológico totalitario. 

El deporte no solo es una válvula de escape y un mecanismo de control social sino también una ideología de la competición, de la selección biogenética, del éxito social y de la participación virtual. Lejos de limitarse a reproducir en formato espectáculo las principales características de la organización industrial moderna (reglamentación, especialización, competitividad y maximización del rendimiento), cumple además una misión ideológica de trascendencia universal: encauzar y contener las tensiones sociales engendradas por la modernidad capitalista. 

Este libro es un trabajo crítico, riguroso, muy bien documentado y de lectura ágil, que aborda la relación entre deporte, democracia y totalitarismo desde una perspectiva completamente inédita tanto dentro como más allá de nuestras fronteras. 

* * * 
[…] El deporte ha dejado de ser un espejo en el que se refleja la sociedad contemporánea para convertirse en uno de sus principales ejes vertebradores, hasta el punto de que podríamos decir que ya no es la sociedad la que constituye al deporte, sino este el que constituye, en no poca medida, a la sociedad. El deporte es la teoría general de este mundo, su lógica popular, su entusiasmo, su complemento trivial, su léxico general de consuelo y justificación: es el espíritu de un mundo sin espíritu. […] 

* * * 
 Federico Corriente (El Cairo, 1965) es traductor. Ha traducido entre otros a Guy Debord, Alèssi dell’Umbria, Lewis Mumford, William Morris, Henry James, Oscar McLennan o Irvine Welsh. Jorge Montero (Teruel, 1961) ha colaborado en la publicación de diversos artículos y folletos contra el militarismo y fue uno de los editores de la revista Stop Control. 

Ambos han participado desde los años ochenta en diferentes proyectos de crítica social, huyendo siempre del aire viciado y enrarecido de la militancia política. 

Casi desde sus inicios forman parte de la columna vertebral de Pepitas de calabaza. 

Este, su primer libro escrito en coautoría, es un texto, más que brillante, deslumbrante.

jeudi 22 septembre 2011

INTIMA DYSTOPIA (REDUX)

La temporalité de l’intimité (la mienne en l’occurrence) se vit dans les limbes, écrasée ou empêchée d’exister ailleurs, se déployer lui est devenu impossible. 
 
Lorsqu’elle prend conscience d’elle même c’est de son enveloppe cabossée qu’elle se saisit, bombardée, irradiée qu’elle a été. 
Et ce qui se donne alors comme atmosphère est à la fois viciée et raréfiée. C’est un air qui fait mal, et l’on préfère fermer la porte et retourner au blockhaus du Spectacle, Là OÙ n'est pas, là ou l’on glisse comme des limandes sur un plan de travail.
 
LE SPECTACLE BOMBARDE. CULTIVÉ, ARRACHÉ, MÉCANISÉ, EXPLOITÉ, LE SOMA EST COMPACTÉ. SOUMIS AU FEU PERPÉTUEL DE SA SEULE DIMENSION. LA CROUTE DE BATTANCE SE FORME.  ELLE NOUS ENDURCI LE CRÂNE CAR C'EST AUSSI UN CROUTE D'INDIFFERENCE, ET D'UNE CERTAINE MANIÈRE UNE PROTECTION POUR FAIRE FACE À LA SATURATION. MAIS C'EST UNE COUCHE QUI SIGNIFIE RARÉFACTION EN SOI-MÊME. IL N'Y A QUE LE PLUS GROSSIER, LE PLUS INSTRUMENTALE QUI PUISSE ENCORE RETOURNER CETTE MOTTE D'ESPRIT QU'EST DEVENU MA CONSCIENCE. ET MON INTIME RUISSELLE, RAVINE,  DISPARAÎT, ÉRODÉ.

dimanche 18 septembre 2011

Lectures - Guy Debord et la mélancolie révolutionnaire

 [Les extraits reproduits ci-dessous sont tirés de la contribution de Jörn Etzold à Dérives pour Guy Debord, Van Dieren Éditeur.]
 
 
 
Ma thèse, c’est donc que le rapport entre la révolution et la mélancolie chez Debord n’est ni un hasard ni un récit et constitue peut-être le cœur même de sa « théorie » et de ses actions. Je comprends la théorie du spectacle comme une théorie structurellement mélancolique et je veux essayer d’esquisser avec Debord une théorie mélancolique de la modernité. Bien entendu, cela ne veut pas dire que cela soit simplement la théorie imputable à l’individu mélancolique « Debord ». La mélancolie est structurelle — et on peut dire que, chez l’hégélien Debord, la mélancolie, c’est l’affect anti-hégélien ou a-hégélien ; la mélancolie, c’est l’effet d’une relève toujours suspendue et inachevée. Mais inversement, la nécessité ou l’urgence d’une révolution de la praxis de la vie quotidienne, naît aussi de cette mélancolie structurelle.

[…]

[Benjamin et Debord]
Pour Benjamin, donc, le monde vide, c’est le monde dans lequel la praxis de la vie, des gestes du quotidien n’ont plus aucun rapport avec la transcendance — avec ce qui transcende la vie et la met en rapport avec les morts, le salut, la rédemption. Benjamin parle d’un monde dans lequel « il n’y a aucune différence entre les actions des hommes » (« die Menschenhandlungen sich nicht unterschieden »). Pour Benjamin, ce monde vide donne alors naissance à une nouvelle forme de théâtre : c’est le Trauerspiel, littéralement : « le jeu du deuil », le théâtre baroque. Benjamin annonce qu’il ne faut pas le comprendre en partant du héros, comme dans la tragédie grecque, mais en partant du spectateur. C’est le spectateur qui, habitant un monde vide et dont les gestes n’entretiennent aucun rapport avec la transcendance, se console avec la contemplation de ce théâtre. Il est seul dans cette consolation, même lorsqu’il est parmi d’autres, et il ne se console que pour un temps limité. Dans la représentation du Trauerspiel, dit Benjamin, « le sentiment [de la tristesse] donne une vie nouvelle, comme un masque, au monde déserté, afin de jouir à sa vue d’un plaisir mystérieux » (« Trauer ist die Gesinnung, in der das Gefühl die entleere Welt maskenhaft neubelebt, um ein rätselhaftes Genügen an ihrem Anblick zu haben »). Donc, la modernité, ce n’est pas simplement l’évidement du monde, c’est aussi sa réanimation artificielle, opérant comme un masque ou une prothèse. Si la réforme est l’évidement du monde, la contre-réforme y répond par une forme spécifique du spectaculaire. Ce spectacle ne donne pas une réponse aux questions liées au salut, mais met en scène l’impossibilité d’une réponse. Si donc l’histoire du salut est interrompue ou abîmée, les morts dont la vie éternelle n’est plus garantie y retournent sous la forme de spectres. Ils ne sont pas sauvés, mais les vivants peuvent tout de même entretenir avec eux un rapport mélancolique.

[…]

dimanche 11 septembre 2011

Captifs au bureau



Desserrer les contraintes économiques liées au travail, essayer de le faire collectivement en leur substituant d’autres interactions, d’autres rapports entre les gens au quotidien. Se libérer du travail en cherchant d’autres façons de subvenir à ses besoins, voire reconsidérer ces besoins en chemin, approfondir des solidarités en puisant ses forces sur ce temps libéré, voilà en somme l’idée générale.
 
Une idée simple, mais qui se heurte à l’ambiguïté des situations quotidiennes. Au doute qui subsiste dans l’isolement, et malgré l’obstination à penser le monde à rebours de ce qu’il est officiellement, à faire œuvre de volonté plutôt que se laisser traverser par lui. Il est en effet plus simple de vivre couché que debout, c’est-à-dire dans notre société capitaliste aspirer au travail, et si possible un travail intéressant, plutôt que de refuser les gratifications qui vont avec le travail, du moins quand votre parcours s’obstine à faire de vous un « employable »… comme c’est mon cas.
 
Dans une telle position je reste étranger aussi bien aux peines du chômeur involontaire, qu’à l’insatisfaction du travailleur en quête de reconnaissance, ou d’évolution de carrière. Rat avec les oiseaux, oiseau avec les rats, mon isolement me protège, mais aussi m’expose à une vague angoisse d’anomie qui peut survenir chaque fois que l’ambiance au travail est par trop conviviale, et qu’il m’apparaît que certains croient plus que ce j’imaginais à l’utilité de ce qu’ils font, que je reste seul avec mes convictions qui ne m’aident plus vraiment à m’orienter, à savoir ce que je dois faire. Malgré la clarté que l’on peut donner à certaines explications générales, il me semble alors impossible d’être certain de ce qui se passe vraiment dans la tête des gens qui travaillent, à quel point ils aiment vraiment ce qu’ils font. Et c’est devenu aussi finalement ma propre situation : ne plus savoir ce qu’on pense vraiment, à force d’efforts pour se rendre conforme aux situations.
 
D’un côté, je suis acculé à reconnaître ma différence : là où il s’agit pour moi de compromis à faire, pour d’autres il s’agit d’abord de se sentir à l’aise dans le monde qui les entoure en s’y adaptant. D’un autre côté, il y a aussi quelque chance pour que cette confusion sur mes propres sentiments ne me soit pas propre, mais constitue un fond commun qu’il nous faut oser exprimer, afin d’en sortir, de retrouver une joie de vivre, une disponibilité au monde. Car il m’est apparu finalement que cette tristesse à aller au travail avait de moins en moins de justification, qu’il était de moins en moins possible d’y déployer mes propres activités, à l’abri dans les angles morts des comptes-rendus d’activité falsifiés. Il m’est apparu aussi qu’au fur et à mesure que mon fils grandissait, sa spontanéité et sa curiosité envers le monde finira bientôt par me questionner et me laisser sans réponse sur ce que je fais vraiment. Gagner de l’argent ? Oui, mais pas seulement. Jusqu’à quel point y suis-je obligé ? Car à part de l’argent, je ramène aussi à la maison un silence, une monumentale fatigue, une gêne, un pessimisme (même si contenu), peut-être aussi une forme de malhonnêteté et de mensonge qui peut avoir ses propres effets nocifs sur un enfant. J’aurais beau jeu d’incriminer l’économie, si je ne suis plus en mesure d’y résister, même partiellement (et peu importe avec quelle efficacité), alors je reste au milieu du gué, et ce n’est plus seulement moi qui suis concerné par mon indécision, mais mes proches.
 
La vie quotidienne avec les collègues
 
L’« ambiance » a beau être « bonne » (comme on dit, sans jamais préciser ce que c’est qu’une bonne ambiance) et la compagnie des autres agréables, parfois même enjouée, les années ont passé et certaines choses demeurent inchangées, me gênent, me blesse. Tandis que je m’efforce de passer outre, les même constats d’accablement ressurgissent toujours, et même parmi les personnes que j’apprécie vraiment. En premier lieu, la base des conversations entre collègues, qui sont les jugements sur autrui, finit toujours par adopter l’unique critère de la compétence des personnes. On peut tout passer à quelqu’un du moment qu’il « assure », qu’il soit compétent dans son travail, qu’il soit efficace, sans quoi il finira toujours par être jugé négativement, parce qu’il devient une gêne pour les autres. Et je constate cela sans ressentiment aucun, n’ayant jamais eu ce problème de ne pas arriver à exécuter le travail que l’on attendait de moi, et le seul reproche que l’on ne m’aura jamais fait c’est celui ne pas paraître « motivé », c’est-à-dire finalement ne pas assez bien jouer la comédie que l’on joue tous, de toute façon, au travail. Et c’est là la deuxième chose qui demeure insupportable, après toutes ces années passées à travailler, c’est cette façon commune de prendre sur soi le plus souvent, et quand ça va mal et que l’on ne peut pas faire autrement qu’exprimer quelque chose de négatif (horreur), ne jamais incriminer le travail en lui-même, mais le chef et (trop souvent) le collègue qui n’a pas fait correctement son travail, que sais-je encore, mais jamais la situation elle-même de captivité dans laquelle nous nous trouvons collectivement, et qui est là pourtant notre véritable point commun à nous tous, compétents et incompétents.
 
Face à ces deux constantes de la vie quotidienne au bureau, je reste irrémédiablement isolé. En vouloir au faible, au lent, dans un tel contexte, je n’y arrive pas, c’est plus fort que moi. Au travail, j’apprécierai toujours chez autrui la nonchalance, la maladresse, l’échec, l’incompétence, le travail salopé, qui est tellement plus difficile à faire que le travail bien fait ! Je n’arrive pas non plus à penser que, si ça va mal, c’est la faute de quelqu’un en particulier. La métaphore de la prison est parlante : peut-on vraiment se reprocher de mal y vivre ? Non, et encore moins le reprocher aux autres. Il ne s’agit que de survie. Bien-sûr je comprends que certains puissent apprécier ce qu’ils font, vouloir construire quelque chose de « collectif », je reconnais même qu’il peut parfois y avoir quelque chose d’authentiquement vivant, parfois, dans les relations que nous avons entre nous, entre collègues. Mais que l’on puisse s’en tenir là me sidère, surtout les jours où je constate un zèle généralisé, une agitation collective de chacun, lorsqu’il est tendu vers les petits objectifs de sa tâche, peu importe son caractère dérisoire puisque l’on est sommé de le faire, et que c’est tellement plus simple de le faire. Du moment que l’on ne puisse rien nous reprocher. D’où aussi l’acharnement à clarifier sans arrêt le contenu des tâches. D’où aussi le fait que la rationalisation sans fin ne rencontre jamais d’opposition véritable, puisqu’elle est vécue comme la garantie qu’il est encore possible de « bien faire son travail » et donc que l’on nous foute la paix. Mais l’effort au travail est une foutaise, tellement la situation de travail est le résultat d’une gigantesque machinerie sociale apte à soumettre n’importe qui.
 
Un jour nous avons eu une discussion sur la prison : certains la trouvaient trop confortable, du moins c’est ce qu’ils soupçonnaient. Cette affirmation était à première vue aberrante et même révoltante, mais elle avait selon moi un sens caché : le refus de prendre à bras le corps une réalité simple, à savoir que la captivité, c’était déjà notre vie, que le simple fait de sortir de ces bureaux pour rentrer chez nous, au milieu de l’après-midi, nous était impossible comme si des murs invisibles nous séparaient du monde extérieur. En arriver à être jaloux de la condition des prisonniers dans les prisons officielles, et tenir cette conversation sur notre lieu de travail, c’était implicitement dire que nous qui étions réputés libres, nous vivions réellement en captivité et que notre prison était nos bureaux, notre travail. Mais ce constat pour moi évident n’enlève rien au caractère déprimant d’une telle dénégation face à sa propre condition. Là où le véritable prisonnier ne saurait se mentir sur son enfermement, nous, travailleurs au bureau, devons cheminer longuement avant de plonger en nous-mêmes pour nous avouer notre absence de liberté.
 
Bien-sûr, le meilleur outil de cette dénégation, c’est le calcul. Un mal pour un bien, et un étalon de mesure tiré du conformisme et de l’imitation morbide. Dans le calcul économique, la souffrance au travail est naturalisée sous la notion de « coût », puis son caractère propre, ce qui s’éprouve négativement, est effacé par l’abstraction au principe d’un étalon commun, qui additionne, soustrait et divise des expériences pourtant incommensurables. Il ne reste alors qu’une grandeur par quoi tout est rapporté au même signe : le temps, l’argent. Mais toute cette morbidité, en étant collective, prend un autre sens. Elle est retournée positivement en un lien social, un sentiment d’appartenance à un grand tout abstrait (la « société »), mais peu importe cette abstraction, ce sentiment est réel et il est partagé. Et on continue à le rechercher. Cette mutilation que nous avons tous en commun fonde notre communauté de travailleurs. « Car chacun d’entre nous est là seul dans son trou de travail, à causer avec son voisin du trou d’à côté, à aimer sentir près de lui un être vivant qui court les mêmes mutilations que lui. » (Sortir de l’économie, n°1). Petits économistes de notre propre misère, nous avons appris, comme travailleurs, à nous objectiver nous-mêmes au numérateur d’un calcul coût-avantage de ce qui n’est plus une vie, mais une mise en rapport abstraite de nos propres horaires de captivité avec ceux d’autrui, qui fait de même de son côté, le tout assurant que l’approvisionnement des magasins soit fait, que la clé dans notre poche ouvre bien le gite où nous dormirons le soir. Quoique difficilement.
 
Et l’on ne pourra même pas s’avouer les uns aux autres, le lendemain, pourquoi l’on est si fatigués d’être là, d’être revenu quand même, la peur au ventre, les chiffres plein la tête du loyer, de la nounou, du casse tête de l’argent dans lequel on tourne tous en rond, et duquel il y a toujours quelqu’un au bureau pour clamer la triste et dérisoire sortie : « et si je jouais et gagnais au loto, là, plus de problème ! ». Et alors, même, on en vient à savoir apprécier les interstices où se loge la sociabilité artificielle mais reposante des conversations dérisoires entre collèges : car il y a en nous une vrai détente, un vrai soulagement, de se sentir alors quand même vivant, d’être là. On revient à notre bureau et là c’est tellement simple de s’occuper puisque, finalement, tout a été prévu, organisé. Ce travail est pour nous, on s’y loge, on retrouve son fauteuil, son écran, ses icônes. C’est que l’on habite ici aussi, désormais. On est respecté, il y a le confort, l’espace des bureaux (plus grands que nos appartements où tout s’entasse), le café, il subsiste des restes d’intimités, la superficialité des rapports humains favorise le colloque intérieur, les sentiments à nos proches, qui deviennent alors d’autant plus chers que, peut-être, ils savent reconnaître cette douleur de travailler, douleur qu’à présent, nous supportons finalement pas trop mal. A croire que nous sommes courageux. Avons surmonté quelque chose qui se nomme « aller travailler ». Et c’est pourquoi -ce n’est pas si exagéré malgré tout ce qui a été dit précédemment- on finit par se sentir chanceux de pouvoir compter sur ce salaire à la fin du mois, qui va tomber c’est sûr. Il suffit de refaire la même chose le lendemain, et c’est facile, oui.

samedi 6 août 2011

INTIMA DYSTOPIA

La temporalité de l’intimité (la mienne en l’occurrence) se vit dans les limbes, écrasée ou empêchée d’exister ailleurs, se déployer lui est devenu impossible. Lorsqu’elle prend conscience d’elle même c’est de son enveloppe cabossée qu’elle se saisit, bombardée, irradiée qu’elle a été. Et ce qui se donne alors comme atmosphère est à la fois viciée et raréfiée. C’est un air qui fait mal, et l’on préfère fermer la porte et retourner au blockhaus du Spectacle, Là OÙ n'est pas, là ou l’on glisse comme des limandes sur un plan de travail.

vendredi 10 juin 2011

FASHIONISTA: PASOLINI & LE NOUVEAU FACHISME


Pasolini Le nouveau fascisme

« Moi, je crois que le véritable fascisme, c’est ce que les sociologues ont appelé, de façon trop débonnaire, « la société de consommation ». Une définition à l’air inoffensif, purement indicative. Et bien non ! Si on observe la réalité avec attention, mais surtout si on est capable de lire à l’intérieur des objets, des paysages, dans l’urbanisme, et, surtout, à l’intérieur de l’homme, on voit que les résultats de cette société de consommation sans soucis, sont les résultats d’une dictature, d’un véritable fascisme. Dans le film de Naldini, nous avons vu des jeunes encadrés et en uniformes… Avec une différence cependant : à l’époque, à l’instant même où ils ôtaient leurs uniformes, ces jeunes-là reprenaient la route vers leurs villages et leurs champs, redevenaient les Italiens de cent, de cinquante ans en arrière, comme avant le Fascisme.

Dans la réalité, le Fascisme en avait fait des clowns, des serfs, peut-être même en partie convaincus, mais il ne les avait pas touchés sérieusement, au fond de l’âme, dans leur façon d’être. Ce nouveau fascisme, cette société de consommation, a au contraire transformé les jeunes, elle les a touchés au plus profond d’eux-mêmes, elle leur a donné d’autres sentiments, d’autres façons de penser, de vivre, d’autres habitudes culturelles. Il ne s’agit plus, comme du temps de Mussolini, d’un enrôlement superficiel, scénographique, mais d’un enrôlement réel qui leur a volé leur âme, l'a changée. Ce qui signifie, en définitive, que cette « civilisation de la consommation » est une civilisation dictatoriale. En somme, si le mot fascisme signifie arrogance du pouvoir, c’est bien un fascisme que la « société de consommation » a réalisé. »

mardi 24 mai 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE (REFLEXIVITÉ)

Lors du creusement de la route Transamazonienne au Brésil dans les années 1970, l’Etat brésilien alors aux mains des militaires mit au point la politique dite du “contact forcé” pour contraindre les Indiens à abandonner leurs mythes, rites et croyances, condition nécessaire et suffisante de leur soumission. La technique d’approche est simple, mais d’une redoutable efficacité : on édifie des tapini, abris rudimentaires en feuillage où sont accrochés des “cadeaux”.
Quand l’Indien referme la main sur l’appât, il ne peut plus la retirer. Il est pris dans l’engrenage fatal des échanges marchands. Ainsi pris la main dans le sac, il est transféré dans un “camp d’attraction indigène” où il doit bien finir par aliéner sa liberté et se vendre au(x) nouveau(x) maîtres pendant que son village est détruit. Le processus d’acculturation est brutal, destructeur et extrêmement rapide. En quelques semaines sont détruites des milliers d’années de sociabilité dite primaire, impliquant une réciprocité fondée sur le cycle symbolique donner-recevoir-rendre mis au jour par Marcel Mauss. Dans ces camps d’attraction indigènes, les taux de suicides, individuel ou collectif, sont considérables.
  
Pour attraper un Européen moyen vivant au début du XXI° siècle, c’est trés simple. Il suffit de lui montrer des objets dans une boîte appelée téléviseur. S’il flashe sur l’objet, il n’a qu’un pas à faire vers le supermarché tout proche où il se trouve. Variante : on peut aussi lui montrer l’objet dans une boîte légèrement différente appelée ordinateur. Un clic de souris suffit alors. Dans les deux cas, le résultat est le même : quand l’Européen referme la main sur l’appât, il ne peut plus la retirer. A la différence des Indiens, il est content: il croit qu’il a saisi l’objet de sa convoitise. Il ne sait pas encore qu’il est en fait attrapé par ce qu’il a saisi. Il est pris comme un petit pervers qui se fait prendre en croyant simplement jouir. Pris par ce qu’il croyait prendre. Pris en somme, par plus pervers que lui. Ainsi pris, on peut le conduire où l’on veut puisque, ayant attrapé son objet de convoitise, il se croit libre.
Cela s’appelle l’addiction.. …

dimanche 22 mai 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE

Des révolutions.
Les révolutions étaient le fruit spontané d’évolutions géostratégiques qualifiées d’historiques.
Ces goulots d’étranglements étaient suivis de contre-révolutions correctrices.
L’efficacité des révolutions et contre-révolutions laissant à désirer à cause d’un coût humain et économique exorbitant, nous avons vu fleurir les révolutions façon CIA, par le subventionnement massif des acteurs locaux comme stratégie de déstabilisation : Haïti, Amérique latine, Iran …
Imaginez une fausse révolution plus vraie que vraie en lieu et place d’une contre-révolution. Moins douloureuse mais ayant un résultat identique: une dictature.
Nous avons ensuite connu les révolutions colorées sans finalité ni but, façon match de foot. Les oranges contre les Rouges … L’idée était bonne et a bien fonctionnée mais cette structure est trop facilement reconnaissable et sa reproduction très limitée à cause des lenteurs de son organisation.
Enfin il se passe de drôles de révolutions par les temps qui courent !
Elles possèdent une même structure, un même mode opératoire quel que soit le lieu, la culture ou le contexte local… Nul besoin de construire patiemment et onéreusement des blocs antagonistes elles agissent comme une sorte d’agrégateur d’opinion dont le but est de mettre en mouvement
« M. tout le Monde ».
Remplacez les anciennes rédactions de presse par twitter et des journalistes engagés par de subtils modérateurs rompus aux techniques de manipulation et vous obtenez une forme de fabrication du consentement. Elles suivent les règles de base des « reality show ». Unité de temps infini: l’actualité en mode continu. Une seule unité de lieu symboliquement fort et clos, facilement exploitable par les médias. (par exemple une place au milieu d’un tissu urbain dense avec un fort potentiel de participants)
Et voilà que le 21° siècle essaie de nous faire gober la « Révolution Participative Universelle » qui serait mère de toutes les démocraties.
Partie du moyen Orient, la voilà qui débarque en Europe. Aucune cause, aucun but, des intervenants acteurs d’un happening quotidien. Peu de dégâts, peu de coupables, une révolution sans conséquence. La révolution comme un coup d’éponge sur un tableau noir, on efface le roman précédent sans en écrire un autre.
La révolution préventive. Construire une révolution qui « occupe » les gens avant que ne montent les ferments d’une vraie révolution. Les peuples vont connaître l’amnésie de l’instant présent quotidiennement renouvelé.
Elle est pas belle la vie ?

mercredi 9 mars 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE (sentiment)

La honte d’être un homme, nous ne l’éprouvons pas seulement dans les situations extrêmes décrites par Primo Levi, mais dans des conditions insignifiantes, devant la bassesse et la vulgarité d’existence qui hante les démocraties, devant la propagation de ces modes d’existence et de pensée-pour-le-marché, devant les valeurs, les idéaux et les opinions de notre époque. L’ignominie des possibilités de vie qui nous sont offertes apparaît du dedans. Nous ne nous sentons pas hors de notre époque, au contraire nous ne cessons de passer avec elle des compromis honteux. Ce sentiment de honte est un des plus puissants motifs de la philosophie. Nous ne sommes pas responsables des victimes, mais devant les victimes. Et il n’y a pas d’autre moyen que de faire l’animal (grogner, fouir, ricaner, se convulser) pour échapper à l’ignoble : la pensée même est parfois plus proche d’un animal qui meurt que d’un homme vivant.

mercredi 2 février 2011

LA MÉTAPHORE ALIEN DU SPECTACLE: "THEY LIVE, WE SLEEP" DE JOHN CARPENTER


Invasion L.A. "Révélation"

Malheureusement...

...l’aggravation générale des conditions de  vie dans le capitalisme ne rend pas les sujets plus aptes à  les renverser, mais toujours moins,parce que la totalisation de la forme-  marchandise engendre de plus en plus des sujets totalement  identiques au système qui les contient. Et même lorsque ceux-ci développent une  insatisfaction qui va au-delà du fait de se déclarer mal servis, ils sont incapables de trouver  en eux-mêmes des ressources pour une vie différente, ou seulement des idées  différentes, parce qu’ils n’ont jamais connu rien d’autre. Au lieu de nous demander, comme  font les écologistes: quel monde laisserons-nous à nos enfants? nous devrions nous  demander: à quels enfants laisserons-nous ce monde?

mardi 25 janvier 2011

SOCIOLOGIE : RETOURS SUR LA SCIENCE POLICIÈRE - AVEC LUC BOLTANSKI

Le sociologue Luc Boltanski revient sur ses deux publications les plus récentes : Rendre la réalité inacceptable et De la critique. Après avoir situé ces ouvrages dans sa trajectoire intellectuelle, l’entretien procède à une explicitation des concepts centraux de De la critique puis évoque des pistes pour renouveler la critique à un moment historique qui est celui de l’apogée du capitalisme et de l’État mais aussi de leur crise et de la crise de leur relation.
1/ Sociologie critique et sociologie de la critique
La vie des idées : Luc Boltanski, vous êtes sociologue, directeur d’études à l’EHESS, bien connu pour avoir mené et participé à de nombreux travaux depuis plusieurs décennies. Cet entretien nous donne l’occasion de revenir sur deux ouvrages que vous avez publiés ces dernières années : Rendre la réalité inacceptable d’abord qui est un petit ouvrage dans lequel vous revenez sur la création des Actes de la recherche en sciences sociales. Ce livre a lui-même été publié à l’occasion de la republication d’un article coécrit avec Pierre Bourdieu qui s’intitule « La production de l’idéologie dominante ». L’autre ouvrage, De la critique, réélabore une série d’instruments, de concepts pour repenser l’articulation entre les deux périodes qui sont clairement identifiables dans votre parcours. Il y a eu d’abord une sociologie critique, où vous accompagnez le travail de l’équipe de Pierre Bourdieu, dont vous êtes une cheville ouvrière importante ; il y a ensuite la période de la sociologie de la critique marquée notamment par la création du GSPM, où vous avez réinventé de nouveaux instruments pour réfléchir sur la critique dans la société contemporaine. La première question, très simple, consiste à vous demander ce qu’à travers ces deux ouvrages, vous avez voulu marquer. S’agit-il d’un retour à une certaine sociologie critique ou d’une manière de faire le point sur un cheminement intellectuel qui a connu plusieurs périodes ? Comment percevez-vous ce geste de republication et de retour sur ces différentes époques de votre parcours ?
Luc Boltanski : Il y a plusieurs réponses à cette question. Une première réponse consisterait à reprendre la formule d’Albert Hirschman que j’aime beaucoup – j’aime beaucoup l’homme et l’oeuvre et la formule – qui est une « tendance à l’autosubversion ». Je crois que j’ai une tendance prononcée à la critique. À la critique en général, à la critique de mes proches et à l’autocritique, à l’autosubversion, et je déteste le dogmatisme. Je pense qu’il n’y a rien d’aussi contraire à une démarche scientifique ou simplement intellectuelle que le dogmatisme. Il est donc vrai que le tournant que nous avons pris, vers le milieu des années 1980, en formant un petit groupe dont certains membres avaient travaillé avec ou autour du groupe de Bourdieu, était un tournant anti-dogmatique et non pas un tournant politique. Il ne s’agissait pas, pour nous, de critiquer la critique. Cela a pourtant été souvent interprété dans ce sens. Je pense qu’une partie de l’hostilité qu’a occasionnée notre travail est venue de là. Certains nous ont pris à parti : « Ah, ils arrêtent la critique, ils sont contre la critique, ils ont retourné leur veste, ils sont passés au libéralisme, etc. » D’autres, au contraire, nous ont loués : « Ah, c’est super. Ils ont bien montré que la critique était finie, que l’on arrivait dans un âge post-critique, etc. ». Cela a été dit presque dans ces termes. Mais ces deux réactions étaient, l’une et l’autre, à côté de la plaque. Le problème, pour nous, c’était la sociologie. C’était de lutter contre ce qui devenait, après l’inventivité des années 1970, une sorte de dogmatisme, un genre de routine intellectuelle. Nous voulions rouvrir des problèmes théoriques de la sociologie qui, à mon avis, d’ailleurs, ne sont toujours pas résolus. Mais cela compte de mettre en lumière des problèmes, même si on ne parvient pas à les résoudre.
Les deux livres dont vous avez parlé ont un statut un peu différent. Le premier, Rendre la réalité inacceptable, je l’ai écrit, en fait, pour les jeunes, pour les étudiants, mais aussi pour des jeunes qui ne sont pas étudiants. On y reviendra peut-être plus tard. Je voulais leur donner une idée de ce qu’était la liberté de travail et d’invention et d’ironie – je crois beaucoup à l’ironie – des années qui ont suivi mai 68. J’ai voulu, par la même occasion, republier « la production de l’idéologie dominante » d’abord parce que je m’étais beaucoup amusé à participer à la confection de ce long article. J’avais fait, notamment, le « Dictionnaire des idées reçues » de l’époque, ce qui était une tâche assez jubilatoire. Mais il me semblait aussi utile que cet article soit republié, à la fois d’un point de vue historique et pour éclairer l’ère politique dans laquelle nous sommes actuellement. Les textes analysés – ceux de Giscard, de Poniatowski, ou d’économistes de ce temps, etc. – se situent à la frontière entre deux orientations. Entre, d’un côté, ce qu’on appelait à l’époque la « technocratie » encore fortement étatiste, encore fortement liée à l’idée de plan, de rationalité, d’industrialisation, etc. et, de l’autre, la mise en place de ce qui allait devenir vingt ou trente ans plus tard le cœur de ce que l’on appelle – j’emploie des gros mots pour aller vite – les formes néo-libérales de gouvernance. Il est très éclairant de revenir au milieu des années 1970 si on veut faire l’archéologie de l’univers politique sarkozien – qui a considérablement développé les mesures néo-libérales tout en les habillant, parfois, de rhétorique dite « républicaine ». Et puis, à titre personnel, je souhaitais aussi clarifier – peut-être parce que je vieillis et que je ne veux pas emmener de vieilles et vaines querelles devant Saint-Pierre –, ce qu’avaient été mes relations avec Bourdieu, qui avaient été des relations très proches, bien sûr asymétriques parce que j’étais son étudiant, mais aussi de réelle amitié, je pense des deux côtés.
De la critique, c’est un peu différent. C’est un livre théorique. C’est la première fois que j’écris un livre théorique qui ne soit pas accroché à un travail d’enquête. C’est un peu la théorie sous-jacente au Nouvel Esprit du Capitalisme. J’ai cherché à construire un cadre qui permette d’intégrer des éléments se rattachant plutôt à la sociologie critique et des éléments se rapportant plutôt à la sociologie de la critique. Si vous voulez, on pourrait dire que c’est poppérien. Je relisais ce week-end des textes de Popper pour un livre que j’écris en ce moment. Je suis loin d’être poppérien sur tous les plans, mais je suis tout à fait d’accord avec l’idée que le travail scientifique consiste à établir des modèles qui partent d’un point de vue tout en sachant que ce point de vue est local. L’important est donc de ne pas chercher à étendre ce point de vue local pour l’appliquer à tout, ce qui est une des sources du dogmatisme. Mais on peut chercher à construire des cadres plus larges dans lesquels le modèle établi précédemment reste valable, à condition que son aire de validité soit spécifiée. Pour dire vite, ce qui nous inquiétait le plus dans ce qu’était devenue la sociologie bourdieusienne, c’était l’asymétrie fantastique entre, d’un côté, le grand chercheur clairvoyant et, de l’autre, l’acteur plongé dans l’illusion. Le chercheur éclairant l’acteur. Rancière a fait les mêmes critiques.
La vie des idées : Oui, dans Le philosophe et ses pauvres que vous mentionnez. Il y a cette asymétrie et puis pour rentrer directement dans ce débat entre sociologie critique et sociologie de la critique, il y a aussi un aspect sur lequel vous revenez dans De la critique. Au fond, quand on a une théorie de la domination qui englobe tout, on ne peut plus voir la domination nulle part. Quand la domination est partout, elle n’est nulle part. Pourriez-vous revenir sur ce geste de discernement des lieux où s’exerce effectivement une domination ? On a interprété le passage à la sociologie de la critique comme un abandon de la problématique de la domination alors qu’il semble, en lisant De la critique que c’est autre chose qui se joue.
Luc Boltanski : Je pense que c’est très lié à un autre problème qui est au cœur de la sociologie et auquel Bourdieu était très sensible, qu’il a cherché à résoudre sans, à mon sens, vraiment y parvenir. C’est un problème qui d’ailleurs n’a pas encore de solution vraiment satisfaisante. Il est, en gros, le suivant. Vous pouvez aborder la réalité sociale depuis deux perspectives. Vous pouvez prendre le point de vue d’un nouvel arrivant dans le monde auquel vous allez décrire ce qu’est cette réalité. Cela suppose un point de vue surplombant, une histoire narrative, la référence à des entités larges, à des collectifs, qu’ils soient ou non juridiquement définis : des États, des classes sociales, des organisations, etc. Certains diront la référence à des structures. Une perspective de ce type va mettre en lumière plutôt la stabilité de la réalité sociale, la perpétuation des asymétries qu’elle contient – dans le langage de Bourdieu –, la reproduction, et la grande difficulté pour les agents de modifier leur destin social ou, plus encore, de transformer les structures. Mais vous pouvez prendre aussi une autre perspective, c’est-à-dire adopter le point de vue de quelqu’un – ce que l’on appelle en sociologie un acteur – qui agit dans le monde, qui est plongé dans des situations – personne n’agit dans des structures, tout le monde agit dans des situations déterminées. Et là, vous ne serez plus en présence d’agents qui subissent, en quelque sorte passivement, la réalité, mais face à des acteurs, c’est-à-dire des personnes inventives, qui calculent, qui ont des intuitions, qui trompent, qui sont sincères, qui ont des compétences et qui réalisent des actions susceptibles de modifier la réalité environnante. Personne, à mon sens, n’a trouvé de solution vraiment convaincante pour conjuguer ces deux approches. Or elles sont l’une et l’autre nécessaires pour donner sens à la vie sociale. On peut essayer de formuler ce problème dans les termes de la relation entre structuralisme et phénoménologie. J’ai essayé d’articuler ces deux approches dans La condition fœtale à partir de la question de l’engendrement et de l’avortement. Je ne sais pas si c’était très satisfaisant. Bourdieu a essayé de conjuguer les deux approches. Avant de découvrir les sciences sociales, il voulait se consacrer à la phénoménologie. Cette articulation prend appui, dans son cas, sur la théorie de l’habitus, par rapport à laquelle j’ai pas mal de réticences théoriques. C’est une théorie qui dérive, pour une large part, de l’anthropologie culturaliste, telle que l’ont mise en forme des anthropologues comme Ruth Benedict, Ralf Linton ou Margaret Mead. J’ai relu récemment Patterns of Culture de Ruth Benedict et c’est assez étrange, aujourd’hui, de voir la façon dont elle utilise des catégories dérivées de Nietzsche et même de Spengler. L’idée centrale est que l’on peut identifier des cultures qui ont des traits spécifiques – un caractère, si vous voulez – et que ce caractère se retrouverait dans les dispositions psychologiques – dans le caractère – des personnes qui sont plongées dans ces cultures. C’est une construction plutôt bizarre et ça entraîne une circularité qui fait que si vous connaissez les attaches culturelles – définies par le sociologue et par la statistique – des acteurs, vous connaissez leurs dispositions et vous savez à l’avance la façon dont ces acteurs vont réagir dans n’importe quelle situation. C’est donc contre ce modèle que nous avons pris position. Mais nous voulions aussi éviter de prendre appui sur un autre modèle, construit en opposition au modèle culturaliste, qui sans passer par la phénoménologie et en prenant les moyens de l’économie néo-classique, ne connaît que des individus. Dans ce modèle poppérien, connu aujourd’hui sous le nom d’individualisme méthodologique, il n’y a que des individus qui ont chacun leurs motifs et leurs choix, et c’est de l’agrégation qui s’opère, on ne sait pas trop comment, entre ces motifs différents, que dérive la causalité historique, qu’il s’agisse de la micro histoire des situations ou de la grande histoire, qu’elle soit économique ou politique. Dans ce modèle, qui ne connaît que des individus, il est exclu de conférer une intentionnalité à des entités qui ne soient pas des êtres individuels, ce qui paraît raisonnable a priori. On ne peut pas mettre des groupes sociaux – groupes politiques ou classes sociales, par exemple – en position de sujets de verbes d’action. Mais, à mon sens, un des problèmes que pose ce modèle, c’est qu’il ne rend pas compte du fait que la référence à des entités d’ordre macro sociologiques, n’est pas seulement le fait des sociologues ou des historiens mais de tout le monde. Les acteurs ne peuvent pas confectionner du social sans inventer des institutions, des entités collectives, etc. dont ils savent, d’une certaine façon, qu’il s’agit de fictions mais dont ils ont pourtant besoin pour donner sens à ce qui se passe, c’est-à-dire à l’histoire.
Notre façon d’aborder la question de l’action a pris un tour hyper-empiriste. Nous nous sommes inspirés des courants pragmatistes anglo-saxons. Dans le travail commun avec Bourdieu, ces courants étaient loin d’être ignorés. Nous avions, par exemple, lu Austin, et nombre d’auteurs se rattachant à la philosophie analytique. Nous connaissions aussi très bien l’interactionnisme et l’œuvre de Goffman. C’est d’ailleurs Bourdieu qui, le premier, a fait traduire Goffman et l’a introduit en France. Mais, par rapport à ce qui se faisait dans le groupe de Bourdieu, nous avons radicalisé ce genre d’approche. Notre intention était de développer une sociologie empirique de la critique. Nous avons, à cet effet, pris comme principal objet des disputes, car c’est au cours des disputes que les acteurs mettent en œuvre leurs capacités critiques. Nous voulions faire un travail de terrain le plus précis possible sur les disputes, en les abordant sous contrainte d’incertitude. C’est-à-dire en considérant – et nous étions très influencés, en cela, par le travail que faisait à l’époque Bruno Latour et l’anthropologie des sciences, tous les arguments développés dans le cours des disputes, de façon symétrique. Pour la nouvelle anthropologie des sciences, il ne fallait pas, par exemple, étudier la crise pastorienne en considérant que Pasteur avait raison et que ses adversaires avaient tort, mais en faisant comme si on était en présence de théories concurrentes, auxquelles il convenait de donner leurs chances au niveau de la description, au lieu de prendre, rétrospectivement, la position de la théorie qui l’avait emporté. Nous adoptions la même démarche pour aborder les disputes sur lesquelles portait notre travail de terrain. On prenait de grandes affaires ou de petites disputes dans un bureau ou une entreprise en examinant de près les capacités critiques des acteurs, avec comme ambition de reconstruire une théorie critique, un peu comme chez Dewey, à partir de l’expérience critique des acteurs eux-mêmes.
La vie des idées : On reviendra sur cette question de l’incertitude qui est vraiment au centre de De la critique puisque la réflexion sur les institutions est corrélée à cette notion d’incertitude. Avant, pour comprendre ce qui se joue dans le trajet historique dont les différentes étapes de votre réflexion sont les marqueurs, il y a une structure sociale que vous avez évoquée et qui joue un rôle particulier dans ces deux ouvrages, c’est la structure de la classe sociale. Au fond, une grande partie de votre réflexion sur le développement historique des dernières décennies a été de dire : on a assisté à un affaissement, une quasi-disparition, de ces entités qui étaient pourtant, il y a trente ans, considérées comme quasi-naturelles. Cela a un impact politique, y compris par rapport à la façon dont l’idéologie se fait mais aussi par rapport à la façon dont la sociologie elle-même se fait. Vous dites dans De la critique que le tournant vers la sociologie de la critique et le retour, je ne sais pas s’il faut parler de retour d’ailleurs, cette recherche de réarticulation, est tout à fait corrélée à la présence ou à l’absence des classes sociales dans le monde social autour de vous. Est-ce que finalement on en reste à ce constat d’une quasi-disparition des classes sociales en tant qu’entité structurante et adossée à l’État, ou est-ce que vous voyez une réviviscence de formes sur lesquelles les acteurs pourraient s’accrocher pour sortir un peu de leur stricte individualité ?
Luc Boltanski : Je voudrais juste indiquer quelque chose, c’est que la logique de la recherche scientifique n’est pas la logique de la politique. Au milieu des années 1980, ce n’est pas tellement qu’on ne croyait plus que les classes sociales avaient une pertinence, c’est que ce n’était plus très intéressant à explorer. Quand des auteurs ont traité à fond un problème – c’est pareil pour la littérature romanesque –, il faut déplacer l’objet d’intérêt. Pour prendre un exemple complètement différent, après Bataille, ce n’est plus très intéressant d’écrire de la littérature érotique, il est allé aux limites de ce qu’on peut faire. Il faut déplacer l’attention vers d’autres objets. Et bien, dans le cas de la recherche, c’est pareil. J’ai eu le sentiment, notamment après la publication de La distinction, que l’analyse des classes sociales en prenant appui sur le concept d’habitus, n’était plus un terrain où ma génération découvrirait des choses nouvelles, où elle pourrait innover. Je me rappelle que le traducteur des Cadres en anglais m’a dit qu’il avait un problème pour traduire « habitus ». Je lui ai dit, pas de problèmes mon vieux, il n’y a pas « habitus » dans Les cadres. Il fallait adopter d’autres approches, s’intéresser à autre chose. Les cadres est bien un livre sur la formation des classes sociales, mais qui les aborde sous le rapport de leur genèse politique. Je dois ajouter que l’on a opéré ce tournant dans une période historique qui était celle de l’arrivée des socialistes au pouvoir, avec l’élection de Mitterrand. Au fond, très naïvement, on a pensé qu’un certain nombre de choses étaient acquises sur le plan politique et que, du même coup, on était libéré de la tâche fatigante d’avoir à répéter sans arrêt qu’il y avait des capitalistes, qu’il y avait des inégalités, qu’il y avait de la domination, etc. C’était, pour la gauche, une période plutôt optimiste, même si on peut penser, après coup, qu’on s’était plutôt trompés.
Pour revenir à « classes sociales », c’est, comme vous le savez, un concept extrêmement compliqué parce que d’un côté, c’est un concept critique, c’est-à-dire orienté vers un horizon normatif qui est celui de la disparition des classes sociales. Envisagé sous ce rapport, la description des classes sociales exploitées ou dominées est surtout négative. D’un autre côté, c’est un concept positif destiné à armer des luttes, parce que si vous décrivez des gens de manière uniquement négative, vous ne pouvez pas les armer pour la lutte. C’est quelque chose que le parti communiste avait beaucoup pratiqué : il faut montrer à quel point le prolétariat est pauvre, malheureux, opprimé. Mais il faut également montrer qu’il est courageux et résistant, qu’il a des valeurs qui lui sont propres et qui sont au principe de sa dignité. Et puis, il s’est passé quelque chose en France de particulier, qui ne s’est pas passé en Grande-Bretagne au même degré ni aux États-Unis. Après le Front populaire, en 1936, et après l’établissement de l’État-providence, dans les années d’après-guerre, s’est mis en place un régime politique qui a essayé d’intégrer les classes sociales à la représentation de l’ordre politique, de les officialiser, de leur donner un rôle dans la construction du collectif politique. Alors que jusque-là, en France, le collectif était conçu de façon, disons, rousseauiste, en tant qu’il était composé de « purs » citoyens, définis sans tenir compte de leurs propriétés et de leurs intérêts, comme des « hommes sans qualités », si vous voulez. Cela s’est opéré un peu à l’image du corporatisme, mais tout en conservant la dimension critique des classes sociales et aussi, au moins pour une part, leur caractère antagoniste. Du même coup, la référence aux classes sociales a pris une dimension complexe. Il s’agissait, à la fois, d’une notion critique et d’un concept servant à décrire les institutions de l’État-providence. Les classes sociales étaient aussi intégrées dans les catégories mentales des acteurs. Au début des années 1980, avec Laurent Thévenot, nous avions fait une étude qui s’appelait – c’était paru en anglais –, « Comment se retrouver dans le monde social… » [1]. On avait procédé au moyen d’exercices, quasiment de jeux, réalisés par des groupes. On avait montré comment les catégories socio-professionnelles de l’INSEE, qui avaient été inventées à la suite de 1936 et de la mise en place de l’État-providence, avaient une correspondance dans les catégories cognitives des acteurs. C’étaient des instruments utilisés aussi bien pour définir sa propre identité que pour identifier les autres. Si vous prenez le cinéma des années 1970, le cinéma de Claude Sautet par exemple, c’est du Bourdieu soft d’une certaine façon : vous avez des milieux, des gens qui ont un caractère parce qu’ils appartiennent à un milieu, à une classe sociale, etc. Et ce qui s’est passé dans la sociologie, dans les années 1980, ça a été de dire, on va s’occuper d’autre chose, ça c’est acquis. Cen’est pas que c’est faux mais on va chercher à comprendre plus loin, comment les gens construisent ces catégories, comment ils en ont d’autres, en s’intéressant particulièrement au phénomène de désajustement qui commençait à casser la cohérence des classes sociales telles qu’elle avaient été institutionnellement mise en place par la relation entre le marché du travail, le système de classification, le monde scolaire, les classifications de l’INSEE via les conventions collectives, etc.
Mais, ce faisant, on a été peu attentif aux profondes transformations qui affectaient le monde social. Il s’est produit alors un autre phénomène, lié à l’évolution du capitalisme et aux évolutions politiques, qui a été un processus de démantèlement à la fois de la force critique enfermée dans la notion de classe sociale et de sa dimension institutionnelle, comme outil pour comprendre le monde politique. Pour dire les choses de façon un peu drue, ce que j’avais étudié dans Les cadres, sans le savoir, c’était la mise en place dans les années 1950 d’une frontière très nette entre, d’un côté, le mouvement ouvrier et le monde ouvrier, et, de l’autre, tout le reste. C’est là que la frontière était durcie. Le reste, on allait l’appeler les cadres en mettant ensemble des ouvriers devenus contremaîtres autodidactes, des grands patrons polytechniciens qui étaient devenus salariés dans l’entreprise et, en parvenant à rendre réel d’une certaine façon cet assemblage où personne n’avait le même habitus, composé de gens qui savaient à la fois qu’ils appartenaient à une même entité mais qui étaient incapables de décrire cette entité. Et c’était, à l’époque, politiquement nécessaire et économiquement nécessaire. Je dirais qu’après, dans les années 1980 et encore plus après 1989, après l’effondrement des partis communistes et de la menace que représentaient les pays socialistes pendant la guerre froide, cette frontière s’est défaite. J’aurais vu au cours de ma vie la montée en puissance de la catégorie cadre et son effondrement. Cette catégorie n’a plus semblé du tout nécessaire. « Ouvrier » a été remplacée par « opérateur ». Maintenant, il y a des opérateurs et des « responsables » ou des chefs de projet, des managers. À mon avis, un des phénomènes qui se passe actuellement, c’est la mise en place d’une nouvelle coupure qui n’est pas instituée et qui est une coupure séparant, d’un côté, les « responsables » et pour dire vite, les riches, la partie haute de la société, et, de l’autre, tout le reste. Cela parce qu’on a plus besoin d’endiguer la classe ouvrière qui a perdu, qui n’est plus considérée comme une menace et, en quelque sorte, s’est défaite.
La Vie des idées : Il n’y a plus de force critique qui aurait besoin d’être intégrée à un discours.
Luc Boltanski : Non. Peut-être que cela reviendra. Mais disons que, dans les années 1930, tout le monde croit aux classes sociales : les catholiques sociaux, les corporatistes, ceux qui vont devenir de fascistes, les socialistes, les communistes, etc. À part les libéraux, tout le monde croît que quelque chose comme les classes sociales existe et qu’il est nécessaire de les penser et de les intégrer dans l’État. Et tout le monde croit à l’État, très fortement. C’est la problématique qui va dominer la période qui va des années 1930 à 1970 encore. La période qui suit immédiatement mai 1968, c’est vraiment la période de l’apogée de l’État-providence. Cela avant que Giscard, qui était un grand politique quand même (j’ai beaucoup d’admiration pour Giscard, même si je suis bien sûr en désaccord avec la plupart des mesures qu’il a prise), entreprenne de déplacer la question sociale et d’ouvrir la possibilité d’un affaiblissement des syndicats puis d’un arrêt, voir d’un démantèlement, de l’État providence.
La Vie des idées : Notamment en promouvant, vous montrez que c’est l’envers de ce déclin des classes, la collectivisation des questions du genre et des questions sociétales qui viennent prendre la place.
Luc Boltanski : Tout à fait. Et il a eu raison de le faire contre les gaullistes moralistes. S’agissant des classes sociales, on arrive alors, en sociologie, à une situation assez bizarre, qui, sous certains rapports, va faire converger des positions substantialistes, qui étaient parfois celles de Bourdieu, et des positions adoptées ensuite par quelqu’un comme Rosanvallon, quand il a entrepris d’expliquer que les classes n’existaient pas ou, plutôt, n’existaient plus. À l’époque où j’écrivais Les cadres, il arrivait que Bourdieu, qui avait pourtant, je crois, beaucoup d’estime pour ce travail, me dise que, au fond, les cadres n’existaient pas, au moins en tant que classe, puisque, du fait de son hétérogénéité, la catégorie rassemblaient des agents dotés d’habitus différents. Et puis, quelques années plus tard, Rosanvallon faisant référence à nos travaux concernant les catégories sociales – mes travaux, ceux de Desrosières et ceux de Thévenot, par exemple –, a écrit que ces travaux avaient bien montré que les classes sociales n’existaient pas, qu’il s’agissait, en quelque sorte, d’artefacts. C’était une incompréhension de notre travail. Ce que nous avions entrepris visait à préciser ce qu’on peut appeler l’ontologie des êtres collectifs. Nous voulions analyser le mode d’existence de ces « êtres inexistants » – comme disent les logiciens –, que sont les entités collectives. Elles n’existent pas à la manière des êtres individuels, substantiels, mais elles existent diablement – si je puis dire –, bien que sous d’autres modalités d’existence. Le substantialisme, qui, dans les années 1970, avait été souvent invoqué pour défendre l’existence des classes, a servi ensuite à en argumenter l’inexistence. Donc, une espèce de nouveau « cela va de soi » s’est mis en place dans les années 1980-1990. Il avait pour base l’idée que l’on n’est plus dans une société de classe. On est dans une société de grande classe moyenne avec une petite frange d’exclus qu’il faut aider, par la charité, et puis une petite frange de gens tout à fait en haut, de gens très riches, trop riches, qui devraient être plus soucieux du bien commun, du « vivre ensemble », etc. bref, plus moraux, et qu’il faut essayer de moraliser. C’était le début de cette société morale dans laquelle nous sommes encore. Je n’ai rien contre la morale. J’ai appelé notre groupe le Groupe de Sociologie Politique et Morale en référence à Hirschman, mais je n’aime pas le moralisme.
2/ De la critique : Les concepts centraux
La Vie des idées : Dans ces allers-retours entre société et sciences sociales, vous décrivez à différents moments une très forte ambivalence entre ce qui est produit dans le champ circonscrit des sciences sociales et ce qui se passe dans la société en général. Giddens parle d’une double herméneutique des sciences sociales qui iraient au monde pour ensuite revenir vers le travail scientifique. Vous soulignez la grande ambivalence de la pénétration croissante des sciences sociales dans la société en montrant qu’à la fois, elle nourrit les acteurs, la critique des acteurs, qu’elle participe de leur capacité à développer un discours critique. On a cependant le sentiment, en vous lisant, que cette pénétration n’a pas que des effets positifs. La présence des sociologues, des économistes dans tout un tas d’institutions a, au fond, une portée plus critiquable que cette simple façon de donner des armes à la critique.
Luc Boltanski : Oui. La position du sociologue par rapport à son objet, c’est un thème bien connu. Elle est assez étrange parce que le sociologue participe de son objet. Il est lui-même situé dans le monde qu’il décrit. Cela a été largement développé par l’école de Francfort et cela conduit parfois à l’idée que le sociologue devait faire son auto-analyse ou une sorte de psychanalyse sociale pour voir ce qui, en lui, et dans sa perspective, serait le reflet de sa condition sociale et l’empêcherait d’être objectif. Bien que le problème soit réel, je ne suis pas très convaincu par ce genre de démarche, au fond psychologisante. Le problème est un problème de distance et de constitution d’une extériorité. L’historien a une extériorité par rapport à son objet qui est liée à la distance temporelle. S’il veut décrire la société française à Paris au milieu du XVIIIe siècle, il le fait depuis un point de vue qui est marqué par la distance qui le sépare de cet objet. L’anthropologue, au moins dans sa conception classique, avait une distance géographique à son objet. Quant au sociologue, à mon sens, il doit nécessairement, pour faire une sociologie « intéressante », constituer, par une expérience de pensée, quelque chose comme une distance par rapport au monde qu’il décrit. Qu’est-ce que ça va être dans son cas que de mettre en place une distance ? Ca va être de traiter le monde qu’il décrit comme s’il pouvait être autre qu’il n’est. Cela va consister à lui retirer cette part de nécessité et de naturalité que précisément les politiques et plus spécialement les politiques au pouvoir cherchent à lui donner. Du même coup, cela va l’amener à quelque chose comme un regard critique parce que la base du regard critique, c’est un acte de dénaturalisation au sens ordinaire du « c’est naturel ». Considérer que l’état du monde social pourrait être autrement qu’il n’est, c’est une exigence méthodologique. Ce n’est pas, au départ, un point de vue normatif. Ensuite la sociologie peut, quand elle veut être critique (j’essaie de raconter cela dans la première partie de mon livre De la critique), accrocher des exigences de description avec un point de vue normatif, ce qui demande des compromis et des constructions toujours plus ou moins bancales, difficiles en tout cas à mettre en place. Mais le fait que ces accrochages entre description et normativité soient toujours plus ou moins problématiques ne les disqualifient pas pour autant. C’est une des particularités et un des intérêts de la sociologie d’avoir toujours été une science théorique et appliquée en même temps, d’avoir largement été une science critique, qui porte un jugement sur la société dans laquelle le sociologue se trouve et qu’il décrit.
Vous avez une autre façon de faire de la sociologie qui va consister à se spécialiser très jeune dans un certain domaine et à être intégré aux appareils et instruments de gestion de ce domaine et c’est ce que l’on va décrire comme l’expert ou l’expertise. Du même coup, ce qui va être problématisé, ce seront de toutes petites parties du social, pas du tout le cadre général, et les problèmes qui se posent à ceux qui ont à gérer cette partie du social vont devenir largement la problématisation du sociologue. Or je pense qu’il y a une différence énorme entre les problèmes des décideurs et une problématique, c’est presque l’inverse.
La Vie des idées : Quand en fait vous définissez la sociologie intéressante, vous excluez une partie très importante de la production sociologique contemporaine qui, au fond, rencontre cette demande sociale et participe de ce point de vue à alimenter la réalité, la réalité de la réalité, à façonner une mise en forme du monde qui corresponde au pouvoir ou aux exigences du pouvoir. Peut-être pour clarifier un peu les choses parce qu’on le prend à partir de ce fil très marginal de la participation des scientifiques à cette élaboration, pouvez-vous dire ce que vous entendez par la distinction que vous faites entre réalité et monde ?
Luc Boltanski : D’abord, je voudrais prendre quelques exemples. Le problème est compliqué parce que la sociologie peut effectivement fournir des schèmes de totalisation qui aident les acteurs. Le problème des acteurs, ce n’est pas qu’ils sont dans l’illusion, c’est qu’ils sont réalistes et qu’ils n’ont accès qu’à une toute petite part de la réalité. Donc, si vous leur fournissez des outils de totalisation, cela les aide à construire quelque chose comme un contexte dans lequel ils vont se situer. En même temps, le travail de la sociologie peut donner lieu à d’autres genres d’utilisation et le sociologue doit y être attentif. Il y a un usage possible, qu’il ne faut pas ignorer, et qui est simplement que le travail réalisé par le sociologue soit utilisé, et détourné, comme s’il s’agissait d’un rapport d’informateur. Le sociologue, particulièrement si son enquête porte sur des domaines dits « sensibles », doit donc être attentif à l’usage qui peut être fait des informations qu’il recueille. Ce sont des problèmes assez proches de ceux des journalistes. Par certains côtés, l’enquête sociologique, surtout l’enquête de micro-sociologie, a des points communs avec une enquête des renseignements généraux, à cette différence essentielle que ses buts ne sont pas les mêmes. Et puis vous avez un troisième point, sur lequel on pourra revenir, qui est celui de la conception globale de ce qu’on appelle la gouvernance, après Foucault. J’ai le sentiment que l’on a assisté, au cours des dernières décennies, à un perfectionnement extraordinaire de l’intelligence des gouvernants, de l’intelligence de la gouvernance. Comme si les gouvernants, ou ceux qui les conseillent, avaient assimilé une part de ce qui a été fait dans les sciences sociales depuis trente ans, et, notamment, des éléments venus de la réflexion critique. C’est-à-dire, par exemple, de la pensée de Foucault ; des éléments de la pensée de Deleuze ; des éléments du travail de Latour ; peut-être même de nos recherches. Avec la crise de l’Université, de bons esprits, bien formés, se sont éloignés du monde universitaire pour aller vers l’administration publique ou la gestion des grandes firmes, et vers les cabinets ou les fondations qui inspirent les stratégies politiques. Je ne sais pas ce qu’il faut en dire, c’est peut-être inévitable, mais je pense qu’il est important de le savoir.
La Vie des idées : Vous insistez dans De la critique sur une notion absolument centrale, celle d’institution, en lui donnant une définition sémantique un peu particulière et ensuite en lui donnant un rôle de réduction d’incertitude. En quoi consiste cette incertitude que les institutions s’emploient, peut-être de manière indépassable, à réduire ? Comment décrivez-vous cette incertitude sur laquelle les institutions vont agir et chercher à mettre de l’ordre ?
Luc Bolstanski : Je vais un petit peu cadrer le problème que je me suis posé dans la partie centrale de De la critique. Il y a deux choses. Ce livre vise d’abord à construire – comme je l’ai dit –, un cadre théorique qui permette d’intégrer différents modèles de sociologie se présentant comme plus ou moins incompatibles. C’est un travail de pacification, si vous voulez. Et puis j’avais une autre intention, qui n’est pas explicitement formulée dans le livre, parce que j’avais conscience d’être loin d’y parvenir (je ne le serai peut-être jamais), qui était de contribuer à l’élaboration d’une pensée libertaire un peu solide. Ce que je vais dire est, en quelque sorte, off the record, car j’aurais du mal à le fonder sociologiquement. Je pense, comme beaucoup de gens, que nous sommes dans une situation un peu comparable à celle des premières Lumières, telles que les décrit Jonathan Israël dans Radical Enlightenment, celles du milieu du XVIIe, qui sont 150 ans avant la Révolution française, à un moment où l’absolutisme est à son apogée, et qui cherchent à dessiner les contours d’un monde libéral. Dans la situation où nous sommes aujourd’hui, le capitalisme est à son apogée et l’État-nation est à son apogée. Et pourtant, le capitalisme est en crise et la forme État, sous différents aspects, semble également en crise, notamment parce que la relation entre le capitalisme et l’État semble de plus en plus difficile à gérer (pensez simplement à la façon dont les agences de notation limitent les marges de manœuvre des États dits « souverains »). C’est la raison pour laquelle l’espoir qui avait été mis – et qu’ont toujours des gens comme, par exemple, ceux que l’on appelle en France les « républicains » – dans le gentil État qui va protéger le peuple exploité des méfaits du méchant néo-libéralisme, me semble devenu largement illusoire. Il faut donc ouvrir le problème en analysant les relations du capitalisme et de l’État – ce qu’ont fait des gens comme Braudel, Saskia Sassen, Immanuel Wallerstein – mais aussi en réfléchissant, comme l’a fait Claude Lefort dans ses analyses du politique, à la relation entre la démocratie et la forme État. Le modèle que j’essaie d’esquisser est un modèle qui part de la question des institutions, c’est-à-dire d’un problème classique de la sociologie française, notamment chez Durkheim. Dans la sociologie critique, l’institution était présente mais presque toujours de façon ambivalente, avec à la fois un attachement secret et une condamnation de façade, parce que l’institution y est vue comme le cœur de la violence symbolique. Dans la sociologie de la critique, en tant précisément qu’elle était influencée par l’interactionnisme, la question des institutions est pratiquement absente. C’est une sociologie qui tient compte surtout des situations, éventuellement des organisations, des outils de coordination, mais pas vraiment des institutions. L’institution occupe une position assez étrange en sociologie. D’un côté, c’est un des concepts centraux de la discipline, mais, de l’autre, la notion d’institution est rarement définie. Il en va de même en histoire, comme l’a montré Jacques Revel qui constate les usages très différents du terme. Tantôt il désigne un établissement, par exemple un hôpital ; tantôt il désigne une institution politique, comme le conseil d’État, etc. À mon avis, c’est John Searle qui s’est le plus approché du sens que l’on peut donner au terme [2]. J’ai essayé de clarifier la notion d’institution en intégrant des approches venues de la philosophie analytique et des éléments plutôt marxisants, mais pas du tout à la manière marxisme analytique, qui prend appui sur une théorie de la rationalité économique, et que je n’apprécie pas beaucoup. J’ai plutôt abordé cette question dans un esprit proche du second Wittgenstein, en partant d’une expérience de pensée ou d’un postulat, qui est qu’il n’y a pas de raison que nous soyons spontanément d’accord sur la façon dont on peut établir la relation entre les formes symboliques et les états de choses, c’est-à-dire sur la question de savoir ce qu’il en est de ce qui est. Dans cette optique, on va donc se donner une position originelle dans laquelle les êtres humains sont plongés dans une profonde incertitude quant à la question de savoir comment on doit qualifier ce qui est. Il ne s’agit pas, comme chez Hobbes, d’un conflit à mort entre des intérêts (mais Hobbes, dans le Léviathan, évoque aussi, par moments, la tour de Babel) mais d’une incompréhension, suscitant un risque permanent de fragmentation du sens et de repli dans des langages privés. Cette incertitude sur la qualification de ce qui est, est une source de grande inquiétude et elle est renforcée par le passage du temps et par la transformation permanente du monde, pas seulement dans ses dimensions sociales. Pendant que j’écrivais De la critique, je relisais pour d’autres raisons (un travail que je faisais pour le théâtre), La République de Platon – je dois dire plutôt horrifié – et Les Métamorphoses d’Ovide que j’adore et qui est vraiment l’anti-Platon. D’un côté on a un monde des essences qui sont stabilisées une fois pour toutes et, de l’autre, on a des nymphes qui se transforment en sources, etc. Il y a un vers des Métamorphoses que j’aime particulièrement et qui dit : « on a trouvé des ancres en haut des montagnes ». C’est vrai que c’est bien notre monde actuel, dans lequel on trouve tout le temps des ancres en haut des montagnes… Et qu’est-ce qu’on fait, comment on définit l’ancre, comment on définit la montagne et comment on définit la mer quand on trouve des ancres en haut des montagnes ? Je suis parti de ce que j’appelle un individualisme méthodologique. C’est-à-dire non pas en plaçant dans la position originelle une communauté et une socialité qui seraient toujours, en quelque sorte, déjà là, mais en se donnant, un peu comme dans la reconstruction de Hobbes chez Latour, des individus séparés qui, à grand peine, cherchent à faire du commun. (C’est d’ailleurs un débat que j’ai eu avec mon ami Axel Honneth, qui postule – me semble-t-il –, avec la théorie de la reconnaissance, une sorte de socialité fondatrice, et d’altruisme originel, comme s’il rejetait, en la tenant pour profondément pessimiste, la position consistant à se donner des individus séparés qui ont toutes les peines du monde à établir un sens commun). Pourtant, l’intérêt de partir d’une telle position est, à mon sens, de devenir plus attentif aux procédures nécessaires pour faire du commun. On peut alors se donner pour tâche de décrire, de la façon la plus précise possible, comment les acteurs essaient de surmonter leur séparation et de faire que du commun existe, que du commun se tienne, tant soit peu.
La Vie des idées : Au fond le désaccord ou le désajustement préexiste. C’est peut-être là avec continuité de la sociologie de la critique, c’est que dans les deux cas, on va regarder le monde en train de se faire.
Luc Boltanski : Et on va mettre soit le désaccord et l’ignorance des uns des autres – l’incompréhension –, soit la dispute, avec le risque d’une dérive vers la violence, comme base de départ. Au fond, le seul problème sociologique, c’est la violence. Partant de là, on peut se donner pour tâche d’analyser un certain nombre de dispositifs sociaux comme des moyens visant à réduire cette incertitude et à écarter la dispute ou à la contenir. La construction que j’ai esquissée repose sur une distinction, dont vous avez dit un mot tout à l’heure, entre la réalité et le monde. On peut tout à fait reprocher à cette distinction, d’avoir un caractère métaphysique, ce que j’admets tout à fait. Mais les agencements sociaux contiennent toujours des métaphysiques en sorte que la sociologie, comme l’anthropologie sociale, est, pour une part, un travail de clarification des métaphysiques que l’on peut qualifier d’ordinaires.
Je prends réalité au sens de la construction sociale de la réalité, un thème qui traîne en sociologie depuis 40 ans, qui, d’un côté, est très intéressant et, de l’autre, conduit à des apories pratiques et théoriques. L’aporie pratique, c’est celle du déconstructionnisme : on va vous montrer – et c’est un des ressorts de la critique –, que les genres, par exemple, c’est construit. Ok, c’est vrai. Mais pour mettre quoi à la place ? Parce que si tout est construit, le changement consistera simplement à remplacer une construction par une autre. Donc c’est le problème classique du relativisme et tout ce qui s’ensuit. La position que je prends est la suivante. Elle consiste à dire que oui, nous sommes en présence de réalités construites, largement par le droit, qui établit des formats d’épreuve, au sens où le terme d’épreuve est pris dans De la justification : un entretien c’est une épreuve, un examen, c’est une épreuve qui obéit à des règles, qui prend appui sur des normes et sur des routines, etc. Derrière le simple fait que l’autobus 84 que j’ai pris tout à l’heure pour venir vous voir passe à peu près toutes les dix minutes, ce à quoi je m’attends sans même y penser, il y a un monceau de règles, de procédures, de routines, de formats d’épreuves, etc. Et ce passage régulier de l’autobus s’inscrit dans la réalité. Mais cette réalité, qui est bien « construite », n’est pas le monde, au sens de tout ce qui arrive, comme dit Wittgenstein. J’avais aussi en tête une autre différence qu’on trouve chez Kuhn dans La structure des révolutions scientifiques [3] quand il montre que l’expérience confine quelque chose de beaucoup plus vaste de façon à rendre des phénomènes reproductibles mais que même dans ce cas-là, il se passe sans arrêt des tas de micro-événements que la théorie ne peut pas intégrer, et qu’on laisse de côté. C’est finalement l’accumulation de ces micro-événements difficiles à interpréter dans le cadre des théories existantes, qui va susciter le déclanchement d’une révolution des paradigmes scientifiques. Dans notre réalité, celle dans laquelle nous sommes plongés, il se passe sans arrêt des micro-événements, des expériences qu’on ne peut pas intégrer et qui s’ancrent dans ce que j’appelle le monde. Il s’ensuit que l’on peut chercher à décrire la réalité, la réalité dans un certain lieu à un certain moment. C’est ce que font, par exemple, les historiens. Mais personne ne peut se donner le projet de décrire et de connaître le monde dans toutes ses dimensions. Je racontais cela devant un auditoire de jésuites de Saint-Denis, que j’aime beaucoup, qui sont des jésuites d’extrême-gauche, dont un Mexicain qui a été un de mes étudiants, très intelligent, qui travaille sur les entreprises de montage électronique à Guadalajara. Un des participants, un économiste normalien, lettres et sciences, me dit : « ah c’est super cette différence parce que dans le monde, je peux mettre le Saint-Esprit ». Je lui dis : vous pouvez mettre ce que vous voulez, bien sûr. En même temps, ce que j’appelle le monde n’a rien d’une transcendance, c’est l’immanence même. Sous ce rapport, c’est deleuzien, si vous voulez, comme concept.
Revenons aux dispositifs de réduction de l’incertitude, je reprendrai ensuite la distinction entre réalité et monde à propos de la question de la critique. II y a une différence que je pense très importante et qui n’est pas bien mise en valeur dans De la critique, qui est centrale pour la sociologie et qui est centrale par rapport à ce dont on parlait tout à l’heure – la relation entre une sociologie qui part de la totalité et une microsociologie –, qui est la question de la distance. C’est tout à fait différent d’être dans un univers de face-à-face, d’interaction et dans un univers où tout se passe à distance. Je pense, d’ailleurs, que c’est la grande différence entre la sociologie et l’anthropologie sociale. L’anthropologie sociale a affaire à des sociétés où toutes les dimensions sont liées : la politique, ça a à voir avec la parenté, avec l’économie qui est en même temps la magie, etc., mais où la distance est plutôt résorbée. Les gens se connaissent, se rencontrent, parlent, etc. La sociologie s’occupe, à l’inverse, de sociétés dans lesquelles les domaines sont très séparés (le religieux est à l’écart de l’économie, le politique a une autonomie, etc.) mais où la distance joue un rôle considérable, où la plupart des opérations, dont dépendent le déroulement de nos vies quotidiennes, sont menées à distance. Mais, même dans ce genre de société, comme dans les sociétés dites traditionnelles, les acteurs sont plongés dans des situations d’interaction, de face à face, dans lesquelles leurs relations s’inscrivent dans un registre que l’on peut désigner par le terme de « pratique ». Ce registre pratique, que Bourdieu a décrit dans L’esquisse d’une théorie de la pratique [4], est l’objet de prédilection de la sociologie pragmatique et de la sociologie interactionniste. Quand elles sont plongées dans un registre pratique, les personnes coopèrent pour réduire l’incertitude en ne posant pas la question de savoir ce qu’il en est de qui est, et en faisant comme si les choses allaient de soi. À mes étudiants, je donne comme exemple une bande de copains qui font la vaisselle après un repas. En fait, il y en a toujours seulement un ou deux qui font vraiment la vaisselle. D’abord, il n’y a pas beaucoup de place devant l’évier. Il y a donc un gars qui, en fait, raconte la dernière théorie sociologique qu’il a lue ou concoctée. , Il y en a deux autres membres du groupe qui se roulent une pelle dans un coin. Il y en a un autre qui fait semblant d’essuyer, qui casse une assiette sur deux, etc. Mais, on fait comme si tout le monde était là et s’y mettait, et comme si on faisait vraiment la vaisselle tous ensemble. Personne n’a le désir de casser la situation et de dire : « bon alors, est-ce qu’on fait un cours de sociologie, ou est-ce qu’on avance le travail de vaisselle ? » – ni, d’ailleurs, l’autorité pour le faire. Le langage est utilisé, mais surtout de façon instrumentale et indexicale. Ce qui est désigné est proche et peut aussi être montré d’un geste (« passe-moi le truc là, non, pas celui-là, le petit à côté… »). La relation entre les formes symboliques et les états de chose n’est pas abordée pour elle-même, comme si la question de la qualification n’était pas ce qui importe.
Toutefois, vous avez des situations dans lesquelles les modes d’interprétation et d’action deviennent si divergents qu’on ne peut pas en rester là. Je vous donne deux exemples dans des contextes différents. Quand je vais à la pêche à la mouche (sans rien prendre parce que je suis un très mauvais pêcheur, mais peu importe) et qu’à côté de moi il y a des gosses qui pataugent, et puis un peu plus loin un agriculteur qui jette du lisier aux abords de la rivière sans trop s’occuper des règlements, et puis en amont des membres d’une association de protection des eaux qui font des prélèvements, les différents usages du site peuvent vite devenir incompatibles. Avec ma mouche, je risque d’aveugler un enfant. Donc on peut poser la question : qu’est-ce que c’est ça ? C’est une piscine pour les enfants ? C’est un terrain de recherches pour écologistes ? Ou bien, c’est un parcours de pêche ? Autre exemple, que j’utilise dans De la critique. Prenez une séance d’un conseil pédagogique, comme celui du master de sociologie de l’Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales, pour décider quels étudiants vont obtenir, on non, une bourse de recherche. On a trente dossiers à examiner et il faut aller un peu vite. Et à un moment, un collègue – toujours le même d’ailleurs, un garçon très sérieux – prend un air encore plus sérieux que d’habitude et déclare, « j’ai l’impression que nous n’utilisons pas la même procédure pour tous les dossiers ». On se regarde, on ne savait même pas qu’il y avait une procédure. On va alors abandonner le registre pratique pour un autre registre que j’appelle métapragmatique. Agissons-nous vraiment comme nous devrions le faire ? Sommes–nous un vrai jury ? La question de la relation entre les qualifications et les états de chose ne va plus être traitée comme si elle allait de soi, et va venir au premier plan. On va alors avoir recours à un métalangage de façon à tenter de recoller ou de modifier la relation entre formes symboliques et états de choses. Dans le premier cas, on va décider, par exemple, que l’on interdit les pêcheurs et on va qualifier le site de bassin pour les enfants. Dans le second, on va décider de demander au secrétaire du bureau s’il y a bien des procédures établies pour ce genre de situation, etc.
En développant cet argument, on peut identifier deux modalités différentes de régime métapragmatique. Un régime que j’appelle la confirmation. Le terme de confirmation laisse d’ailleurs en suspend la question de l’instauration (le moment constituant). Le plus souvent, on va faire comme s’il existait déjà, en amont, un mode de qualification qui s’applique à la situation et dont il ne s’agit que de confirmer la validité. Cette première modalité de régime métapragmatique va consister à dire que ce qui est, est, vraiment, en quelque sorte, en soi. C’est bien une modalité de métalangage (comme lorsque l’on parle « d’un homme au sens plein du terme »), qui se rapproche de la tautologie. Le jury est un jury. Le président est un président. La république est la république, etc. Les formes rituelles sont, sans doute, les principaux instruments de réaffirmation tautologique de ce qui est. Ce qui fait d’ailleurs que, dès lors que l’on est plus dans la situation rituelle, le discours rituel nous paraît absurde parce qu’il n’apporte aucune information. Mais il existe aussi un autre régime métapragmatique qui va consister, au contraire, à mettre en cause l’application de certaines qualifications, sur le mode du « vous appelez ça un ? » (avec un air indigné). « Vous appelez ça un séminaire ? ». « Vous appelez ça une conférence ? ». « Vous appelez ça un président ? ». « Vous appelez ça un héros ? », etc. Ce second régime métapragmatique est celui-là même de la critique.
La réalité, la réalité construite, est fragile parce qu’elle est sans arrêt confrontée au monde, dont le mode d’être est d’être constamment affecté par le changement. Dans ce cadre, les institutions vont avoir, avant tout, un rôle sémantique. Il leur appartient d’assurer la maintenance des qualifications et, par là, de garantir la stabilité de la réalité. Et c’est la raison pour laquelle je pense qu’il faut distinguer, analytiquement, les institutions des organisations, qui ont un rôle de coordination, et des administrations qui ont un rôle de police au sens foucaldien. La critique va, au contraire des institutions, chercher, par le truchement de l’expérience, des éléments dans le monde qui permettent de déstabiliser la réalité. Cela, notamment, en produisant de mauvais exemples qui ne cadrent pas avec les qualifications existantes : « vous appelez ça un président, mais sa principale activité est d’organiser des parties plaisir pour lui et ses copains, ce n’est pas vraiment le rôle d’un président… ». « Vous appelez ça un poète, mais il passe son temps à jouer sur les cours de bourse sur internet », etc. Ces mauvais exemples vont servir à mettre en cause les qualifications, c’est-à-dire la relation entre les formes symboliques et les états de choses.
3/ Le renouvellement de la critique
La Vie des idées : Après avoir abordé les concepts centraux de De la critique, je voudrais savoir comment vous percevez le renouvellement de la critique et peut-être en l’abordant par le fond normatif que vous cherchez à consolider ou à extraire pour renouveler cette critique.
Luc Boltanski : Oui, il y a effectivement, sous-jacent à ce cadre, un arrière-fond normativo-politique, avec le souci de sortir de cette espèce de cercle infernal dans lequel nous sommes trop souvent enfermés. Vous avez d’un côté des gens qui vous disent : « oui, il faut renforcer les Institutions ». Ce sont les mêmes qui vous disent qu’il faut de la morale, toujours plus de morale (souvent, aujourd’hui, en invoquant la « Loi du père ») : « on va remettre des petits tabliers aux enfants des écoles et leur faire chanter La Marseillaise parce qu’il faut qu’ils sachent que la République etc. ». Et puis, de l’autre côté, vous avez des positions individualistes, qui peuvent prendre de nos jours des formes libertariennes. Pour les premiers, des institutions, garantes de l’Autorité (avec un grand A), vont obliger, de façon plus ou moins autoritaire, les gens à s’accorder les uns avec les autres, de façon à façonner une réalité de béton. Dans le cas des positions libertariennes, on a le marché qui va coordonner nos différences et cela suffira pour faire le meilleur des mondes possibles.
La question de l’institution est au centre de ces alternatives. D’une part, j’essaie de montrer que, du fait de cette incertitude originelle concernant ce qu’il en est de ce qui est, le rôle des institutions, envisagé dans ses dimensions sémantiques, est absolument nécessaire, et cela quelle que soit la société considérée. La vie aurait quelque chose d’effrayant, de proprement invivable, si elle était livrée sans arrêt à l’arbitraire et au changement, s’il n’y avait pas une stabilité des qualifications. Les institutions ont un rôle de sécurité sémantique. On peut prendre l’exemple de l’esclavage, par exemple dans la Rome antique. Le maître pouvait tout à fait aimer son esclave, lui faire des enfants d’ailleurs, mais aussi l’aimer vraiment. Il pouvait lui faire jouer de la lyre, lui faire lire des poèmes, parfois lui demander conseil, etc., Mais le lendemain, le maître a un revers de fortune, alors il vend son esclave. Parfois, à contrecœur, mais, c’est comme ça. C’est la vie. L’esclave n’a aucune sécurité sémantique, et, du même coup, aucune sécurité de vie. Il n’a même pas de nom au sens de Kripke [5], il n’a même pas cette stabilité que donne le nom. Je pense donc que l’institution est absolument nécessaire pour faire des choses qui durent, pour procurer une certaine stabilité, pour freiner les effets des changements incessants qui affectent le monde. Mais, en même temps, ces actes de maintien de l’ordre existant peuvent tout à fait être décrits, du point de vue de la critique (les mêmes actes, comme dans le fameux exemple du lapin-canard) en tant que violences symboliques, puisqu’ils consistent toujours à trancher – et le mot connote bien la violence. Trancher, c’est-à-dire à faire du discontinu avec du continu, constituer des barrières, mettre en place des murs, établir des frontières entre nations (j’ai beaucoup lu la géographie des frontières qui est un domaine absolument passionnant), décider qui peut être admis à bénéficier du droit d’accueil ou non, qui a droit à tel revenu social ou qui n’y a pas droit, etc. L’envers de la sécurité sémantique, est bien quelque chose comme une violence symbolique. Il faut donc bien tenir compte de ces deux dimensions des actions institutionnelles.
Qu’est-ce que cela veut dire ? Sur le plan concret, ça veut dire d’une part qu’il ne faut pas vouloir se débarrasser des institutions. On a besoin des institutions. Mais ça veut dire aussi qu’il ne faut pas les sacraliser. La position politique sous-jacente, qui est assez banale, au demeurant, c’est une détestation à l’égard du théologico-politique. Il ne faut pas sacraliser les institutions ni ceux qui les occupent.
On n’a pas parlé jusqu’ici de quelque chose qui joue un rôle très important dans le modèle présenté dans De la critique, qui est la contradiction herméneutique. On a mentionné une première inquiétude qui est l’inquiétude concernant ce qu’il en est de ce qui est. L’institution apaise cette inquiétude en mettant en place des qualifications. Mon argument, c’est que seules peuvent le faire des institutions parce que ce sont des êtres sans corps. Les individus dotés d’un corps – comme vous et moi – ne peuvent jamais disposer de l’autorité nécessaire pour dire aux autres, à tous, ce qu’il en est de ce qui est, ce qui est, en quelque sorte, en soi, pour la simple raison qu’ils sont situés. J’ai appris cela en lisant de la théorie de l’action. L’action est toujours située, dans un certains contexte et, de même, les énoncés ne sont pas dissociables des conditions d’énonciation. Comme les acteurs sont situés, ils ont des intérêts, une libido, ils occupent une certaine position dans l’espace et dans le temps, etc. C’est la raison pour laquelle on délègue cette tâche sémantique de qualification à des institutions qui, en tant qu’êtres sans corps peuvent dire ce qui est sub specie aeternitatis comme dit Wittgenstein. Il s’agit d’une espèce de genèse hypothétique et, d’ailleurs, fonctionnaliste des institutions. Mais, en même temps, comme les institutions n’ont pas de corps, elles ne peuvent pas faire grand-chose, les malheureuses. Elles ont besoin, pour intervenir dans la réalité, de porte-parole, qui sont, quant à eux, des êtres corporels ordinaires. Cette contradiction génère une second genre d’inquiétude qui porte sur la question de savoir si celui qui s’exprime au nom de l’institution traduit bien la parole de l’être sans corps ou ne fait, au contraire, sous couvert de son rôle institutionnel, que d’imposer une volonté qui lui appartient en propre, en tant qu’être corporel ordinaire. Ce Président qui s’exprime au nom de la République ; ce Pape qui nous parle au nom de l’Eglise ; ce savant qui affirme, au nom de la science, qu’il n’y a pas de réchauffement global, etc., sont-ils bien les porte-parole de l’être sans corps de l’institution – de la Science, de l’Eglise, de la République ? Ou bien ne s’agit-il pas seulement d’individus corporels ordinaires, situés, qui, dans des situations pragmatiques définies, essaient d’imposer aux autres leurs intérêts, ou de leur faire partager leurs lubies ? Cette seconde inquiétude peut être placée à l’origine même de la critique. Parmi les qualités permettant d’évaluer un modèle, la cohérence et l’économie de la construction jouent un grand rôle. Dans le cas du modèle présenté dans De la critique, cette recherche d’économie consiste à faire dériver d’un même noyau, que j’appelle la contradiction herméneutique, à la fois la critique, dans ce qu’elle peut avoir de plus radical, et la défense, on va dire conservatrice, de l’ordre existant.
Bien sûr il faut des institutions. Mais d’une part, il n’y a pas de raison, comme c’est largement le cas dans notre société, de faire nécessairement dériver l’institution de l’État, traité comme l’institution des institutions. La forme État est une forme historique, née au début du XVIIe siècle pour sortir des guerres de religion, qui est devenue État-nation après la Révolution française et au cours du XIXe siècle, mais qui, comme je l’ai suggéré tout à l’heure, n’est pas forcément éternelle. Elle connaît aujourd’hui des problèmes très importants, associés, notamment, d’une part à ce qu’on peut appeler sa réussite, avec la multiplication des entités prétendant à une existence étatique mais faiblement autonomes, d’autre part à l’évolution de la relation entre la forme État et le capitalisme, enfin aux nouvelles possibilités offertes par les technologies de l’information. Que signifie de nos jours, pour un grand nombre d’États, peut-être pour la majorité d’entre eux, l’exigence de souveraineté qui est pourtant constitutive de cette forme ? Peut-être entrons nous dans une ère historique post-étatique, bien qu’il nous soit pour l’instant très difficile de discerner les contours des nouvelles formes politiques qui, au sortir d’une période que l’on peut craindre chaotique, se mettront en place. C’est une des raisons pour lesquelles il est important – me semble-t-il –, de reprendre, à nouveaux frais, la question de l’institution et de fournir des arguments visant à défendre la nécessité de quelque chose comme des institutions. Mais on peut imaginer des institutions ayant un autre fondement que la forme État souverain qui est un héritage de l’histoire européenne. D’autre part, on peut imaginer des institutions désacralisées. C’est-à-dire d’institutions dont on respecterait le rôle, tout en sachant pertinemment qu’il s’agit d’artefacts, de fictions au sens de Yan Thomas par exemple – ce grand philosophe du droit – ou au sens des faitiches de Bruno Latour. Je suis tout à fait d’accord avec les faitiches de Bruno Latour : on peut croire à quelque chose tout en sachant qu’on l’a faite, qu’on peut la discuter et qu’il ne s’agit pas de quelque chose de sacré et d’éternel. Mais cela suppose que se mette en place un nouveau type de relation entre les institutions et la critique. Des institutions sans arrêt confrontées à la critique ; la mise en place d’une relation réellement dialogique entre les institutions et les instances critiques, n’est-ce pas une définition de la démocratie ?
La Vie des idées : Un moyen, par la pratique, d’éviter de sanctifier ou de brûler – ce qui au fond revient au même – les institutions, d’avoir un regard totalement extérieur, vous suggérez un certain nombre d’objets qu’il serait pertinents pour comprendre comment le monde évolue, dans le dernier chapitre de De la critique dont la spécificité dans votre œuvre, comme Le Nouvel Esprit du Capitalisme est de ne pas être adossé à un terrain empirique particulier. Vous suggérez d’étudier les relations entre le droit et certaines formes de capitalisme et là comment vous suggéreriez à des étudiants de s’orienter s’ils souhaitent renouveler le projet critique ? Vers quels objets vous leur diriez de s’orienter ? Des lieux où des ajustements ou des micro-ajustements se font qui transforment le monde et qui sont peut-être des obstacles à une critique future ?
Luc Boltanski : Je leur conseillerai de faire deux genres de choses très différentes. D’une part, d’analyser très classiquement des changements dans la société, le destin des acteurs et de ce qu’il en est de leur expérience du monde. Par exemple, quelqu’un qui fait sa thèse avec moi, Cyprien Tasset, travaille sur les précaires, spécialement sur ceux que l’on appelle les intellectuels précaires. Quels genres d’expérience font-ils ? Est-ce que ça pourrait devenir un groupe dans le sens ancien du terme ? Est-ce qu’ils forment une classe sociale et, sinon, pourquoi ? Est-ce qu’il peut y avoir d’autres formes de construction d’équivalence permettant de lier des personnes que la classe sociale, au sens où ce terme a été entendu au XXe siècle ? Sont-ils le support d’un nouvel état de la critique ou, au contraire, sont-ils, actuellement, un facteur de conservatisme du fait de leur dispersion et de leur impuissance à constituer des mouvements critiques ? (on a formé, ces dernières années, dans mon labo, un petit groupe de thésards et d’ex-thésards autour de problèmes de ce genre).
Et puis il y a une autre chose qui serait très importante à mon avis, bien que beaucoup plus difficile à faire. Il s’agirait d’analyser les nouvelles formes de gouvernance, de se placer là où le pouvoir se trouve, dans des places qui ne sont malheureusement pas des lieux très ouverts. J’ai dit tout à l’heure que je pensais que les instances de pouvoir sont beaucoup plus sophistiquées aujourd’hui, plus savantes, plus intelligentes. La réflexion critique sur le pouvoir reste marquée par les vieilles formes de pouvoir, qui s’exprimaient par la force autoritaire ou par le rabâchage idéologique, par la censure et/ou par des grandes manifestations rituelles de réinstauration de l’ordre. Il y a dans Slavoj Žižek des pages très amusantes sur les grandes cérémonies socialistes auxquelles il a pu assister dans la Yougoslavie titiste. Il décrit la relation à la croyance sur le mode du « je sais bien mais quand même » analysé autrefois par Octave Mannoni. Chacun ment, chacun sait que tout le monde ment, chacun sait que tous les autres savent que tout le monde ment, mais tout le monde est paralysé à l’idée que quelqu’un le dise parce que tout s’effondrerait.
Mais les formes de pouvoir qui se mettent en place dans les sociétés où nous sommes actuellement donnent lieu à des analyses, disons par les philosophes politiques, mais font assez peu l’objet d’études empiriques. Il s’agit de sociétés qui se présentent comme des démocraties, au sens où elles respectent la liberté de parole. Des sociétés politiques qui ont des Parlements, mais dans lesquelles le rôle des Parlements, des élections et même des lois n’est pas central (des quantités de lois sont votées mais pas vraiment appliquées). Elles font peu appel aux grands rituels du pouvoir, et même peu appel à l’idéologie, au sens d’un discours fort, éternellement ressassé, strictement contrôlé et auquel tous sont censés croire. Dans ce genre de contexte politique, les grands cadres de gouvernance sont des cadres techniques, comptables, bien sûr, économiques, mais comptables encore plus qu’économiques. Ces cadres comptables font jurisprudence. Ils permettent de faire des opérations, que l’on peut comparer à une microchirurgie, de faire de la micro administration, d’opérer sur des fragments de dispositifs, qui ont été bien identifiés, de façon à modifier de manière technique des grands ensembles de domaines en prenant pour justification la nécessité. Albert Ogien a été un des premiers à décrire ce mode de gouvernance qu’il a appelé le mode de gouvernance gestionnaire [6]. Cette façon d’opérer ne laisse pas beaucoup de place à la critique, notamment parce qu’elle tend à résorber cette distinction dont je parlais tout à l’heure entre la réalité et le monde. Elle prend surtout appui sur des légitimités scientifiques ou techniques. La science est précisément le dispositif institutionnel qui se tient à la limite de la réalité et du monde. La science est une institution puisqu’elle dit bien ce qu’il en est de ce qui est et qu’elle empêche ceux qui ne disposent pas d’une autorité institutionnelle de contester ce qu’elle affirme, tout en se réservant la possibilité de modifier ses énoncés. Un pouvoir qui prend appui sur la science, ne serait-ce que la science économique, comme principale base de justification politique, tend à résorber, d’une certaine façon, l’une des bases sur lesquelles la critique pouvait prendre appui.
La Vie des idées : On en revient à la question que l’on a évoqué au début de l’entretien, celle des classes sociales et de leur relatif affaissement. Les deux aspects de l’affaissement des classes sociales et aujourd’hui de ces nouvelles formes, le New Public Management par exemple ou la Loi Organique des Lois de Finance qui, de manière technique, font évoluer le monde politique ou gestionnaire, au fond tout se passe comme si ces deux évolutions court-circuitaient la possibilité même d’une critique et d’une distance, comme s’il n’y avait pas d’appuis en dehors de manifestations minimales, comme certains sociologues le font, d’entendre les exclus, ce qu’ils racontent de leur misère, mais qui vous semblent pas à la hauteur des enjeux ou des problèmes.
Luc Boltanski : Dans la sociologie pragmatique de la critique, nous avons toujours mis l’accent sur les compétences des acteurs. De la justification, se présentait comme un modèle de compétences. Le livre que j’ai écrit, à peu près à la même époque, s’appelait Ce dont les gens sont capables. Derrière cette idée de compétences distribuées, il y a quand même un soucis de démocratie radicale, qui s’oppose à la toute puissance de l’expertise, et qui est bien, d’ailleurs, en accord avec la tradition libertaire et aussi, par exemple, avec la pensée de Dewey. L’idée de compétence se diffuse actuellement sous une autre forme, avec les capabilities de Sen.
Il faut rappeler que la confiance mise dans les compétences des personnes a été centrale dans l’idée de la démocratie dont nous avons hérité des Lumières. C’est ce que l’on appelait la « raison ». Mais, d’une part, ces compétences se sont largement diversifiées et étendues. D’autre part, les contours de la citoyenneté se sont profondément modifiés et, notamment, se sont détachés de la contrainte des territoires. Enfin, les dispositifs de démocratie formelle fonctionnant dans le cadre des États – je ne suis pas contre, c’est mieux que rien – se sont largement autonomisés par rapport à l’expérience qui est celle des acteurs et par rapport aux compétences qu’ils mettent en œuvre dans leur vie quotidienne. Sur un très grand nombre de problèmes qui les concernent directement, les acteurs, même quand ils ont le privilège d’être reconnus comme des « citoyens », n’ont pratiquement aucune prise. Il devient donc de plus en plus inconséquent de limiter la politique au fonctionnement des dispositifs de la démocratie formelle, tout en laissant se développer d’énormes machines que personne ne contrôle plus vraiment – pas même les gouvernements des États. Qu’il s’agisse de mécanismes financiers, de relations entre les firmes, d’interventions impliquant des forces militaires ou paramilitaires etc. Une question centrale est celle des échelles. L’État administratif était, notamment, une tentative de mise en ordre des échelles. Or une des caractéristiques d’un grand nombre de situations actuelles, est la co-existence et l’intrication de contraintes dont la compréhension suppose de changer constamment d’échelle. La plupart de ceux qui subissent ces contraintes n’ont sur elles aucune prise. Dans un contexte politique de ce type, les acteurs, face au sentiment de leur impuissance, risquent de se replier dans des mondes imaginaires, dans du privé, dans des révoltes locales, voire suicidaires, ou dans le désespoir. J’ai appelé le dernier chapitre de De la critique « De l’émancipation au sens pragmatique ». Redonner aux acteurs, aux personnes, le moyen d’avoir une prise sur les institutions, de les faire et pas semblant d’en subir les décisions, de les critiquer, sans que la critique, même lorsqu’il s’agit, par exemple, de ce que l’on appelle la « désobéissance civique », ne soit nécessairement assimilée à une transgression, c’est absolument central pour refaire de la politique. C’est ça refaire de la politique.
La Vie des idées : Refaire de la politique, ça nous ramène aux conditions de possibilité de cette institution très particulière qu’est la science. Quand vous décriviez ce modèle de pouvoir autoritaire mais de faible portée dont l’exemple historique est celui du gaullisme, une réaffirmation symbolique forte mais avec une prise sur la société relativement limitée, on entend, en tout cas ceux qui ont lu Rendre la réalité inacceptable la description de la façon dont les sciences sociales étaient conduites au moment où vous avez créé la revue des Actes de la recherche en sciences sociales avec Bourdieu. Il y avait un contrôle qui pouvait être autoritaire sur l’activité des sciences sociales mais qui laissait de côté tout un ensemble de lieux où il était possible d’inventer. Ce qui serait intéressant, ce serait d’avoir votre regard sur la façon dont les sciences sociales sont possibles ou non, étant donné quelque chose de très important, à savoir que les dispositifs de gestion, de contrôle managérial, où chacun est placé en concurrence avec tout un chacun, se sont appliquées aux sciences sociales, à l’ensemble de la production scientifique. Alors dans cette nouvelle organisation y a-t-il un frein qui est dépassable ou qui soit au contraire trop fort à l’expression de la critique ?
Luc Boltanski : Je pense qu’on manque d’une bonne histoire globale des activités intellectuelles et artistiques depuis soixante-dix ou quatre-vingt ans. Vous avez beaucoup d’histoires de groupes d’intellectuels ou d’artistes ; vous avez le travail de Menger sur les professions artistiques, qui est minutieux et très éclairant sur certains points. Mais on n’a peut-être pas suffisamment intégré à nos réflexions les effets de l’accroissement fantastique du nombre des intellectuels et des artistes, particulièrement en Europe. Prenez les surréalistes, c’était vingt personnes. Cet accroissement a été lié à un phénomène qui a sans doute joué un rôle très important et auquel, à mon sens, on n’accorde pas suffisamment de place. Il s’agit, à partir de la fin des années 1950 et 1960 environ, de l’intégration progressive de la plupart des intellectuels, des chercheurs et des artistes dans les dispositifs de l’État. Prenez encore le cas des surréalistes, comment est-ce qu’ils vivaient ? C’est-à-dire pas seulement, quel était leur style de vie, leurs valeurs etc. Mais comment assuraient-ils leur vie matérielle ? Ils avaient de l’argent de famille ; ils trafiquaient des tableaux ; ils écrivaient vaguement dans des journaux ; ils crevaient la dalle. Vous prenez Bataille. Il était bibliothécaire. Ses points de retraite n’étaient pas liés à la qualité de ses écrits érotiques. Les deux étaient complètement séparés, il écrivait souvent, d’ailleurs, sous un pseudonyme. Vous prenez les gens qui rentrent dans la sociologie, au CNRS ou à l’EPHE, à la fin des années 1950 ou 1960, ça faisait pas grand-monde. C’étaient des gens qui étaient souvent des grands savants, et qui avaient eu des parcours plutôt erratiques. Il y avait beaucoup d’étrangers, beaucoup de réfugiés politiques, souvent d’Europe de l’Est, ensuite d’Amérique latine. Pas mal de dissidents communistes, des gens qui avaient fait la résistance, comme Vernant, qui avaient été communistes, qui avaient quitté le parti communiste, qui avaient pris des risques, y compris des risques physiques. C’étaient des gens à qui on ne mettait pas le licou facilement. C’étaient des hommes libres. Les résultats étaient inégaux. Il y avait une sorte de contrat à l’université, et aussi au CNRS et à l’EHESS : on vous donne pas grand-chose ; on ne vous demande pas non plus grand-chose ; mais vous êtes libre. Donc, vous aviez, d’un côté, des gens dont les travaux n’étaient pas toujours au top. Non qu’ils étaient moins « intelligents » ou « doués » – je ne crois absolument pas aux thèmes du darwinisme social – mais qui n’avaient pas, disons, rencontré les circonstances qui leur auraient permis de réaliser une oeuvre. C’est comme ça (mon frère, qui est plasticien, dit que pour qu’apparaisse un grand artiste, il faut un milieu social tolérant et pas trop concurrentiel, dans lequel on laisse vivre et travailler un grand nombre d’autres artistes dont les résultats ne sont pas toujours formidables). Mais, à côté, vous aviez des gens qui faisaient une vraie et grande œuvre, vraiment originale, trop nombreux pour qu’on puisse les citer. Des œuvres qui sont toujours lues et commentées aujourd’hui, peut-être plus encore qu’au moment où elles ont commencé à être publiées.
Au milieu des années 1960, avec le gaullisme, avec la technocratie gaulliste, a commencé à se dessiner le projet de mettre un peu d’ordre dans tout cela. Je pense que Mai 1968 a été, pour une part, une réponse à ce projet et a été une révolution réussie pour les intérêts des intellectuels – pas au même degré, loin de là, pour le monde ouvrier. Mais aujourd’hui tout cela est terminé depuis longtemps, parce que l’État a complètement changé de forme. Dans les années 1950, vous avez des grandes entreprises dont le modèle est l’État, que ce soit des grandes entreprises nationalisées comme EDF ou même de grandes entreprises privées comme IBM. Et puis, au cours des années 1980-1990 se met en place un nouveau type d’entreprise, organisée selon les nouveaux principes du néo-management – en gros, ce que nous avons analysé dans Le nouvel esprit du capitalisme. Puis, cette nouvelle conception de l’entreprise est devenue, à son tour, un modèle pour l’État, et, par conséquent, pour l’université, avec la généralisation de nouveaux dispositifs d’incitation qui, sans prendre une forme autoritaire, sont très contraignants, comme les dispositifs de benchmarking et les palmarès, qui sont des dispositifs de contrôle et d’autocontrôle des acteurs. Ces nouveaux modes de gestion sont peut-être très efficaces pour fabriquer des imprimantes (qui sont, d’ailleurs, fabriquées en Chine, où je doute que les méthodes de gestion soient vraiment celles du néo-management incitatif). Mais on peut douter qu’elles conviennent pour susciter la confection d’œuvres d’art, ou pour stimuler la recherche en sciences sociales, la philosophie, la poésie, etc. (mais, heureusement, la poésie est laissée de côté, ça n’intéresse personne parce qu’il n’y a pas de marché). Echapper à ces dispositifs est devenu presque impossible. Vous avez, part exemple, maintenant des systèmes de gestion et d’évaluation des laboratoires qui sont conçus selon ces principes. Bien sûr, on peut refuser d’être évalué. Mais alors, on n’aura simplement plus de dotation, donc petit à petit les meilleurs étudiants, qui ne sont pas suicidaires, s’orienteront vers d’autres organismes. Ce qui est en jeu, c’est quand même la liberté de la recherche, avec la part d’incertitude que cela comporte. Il ne s’agit pas du tout de prôner un retour à l’amateurisme. Mais la qualité du travail dans nos disciplines, c’est un mélange de grande technicité, de professionnalisme et de quelque chose comme de « l’amateurisme », au sens où l’on parle « d’amateurs d’art ». Avec ce mélange de curiosité, de détachement relatif par rapport au calcul des profits et des coûts, et un certain usage souple du temps, sans durées imposées. Evidemment, un labo qui dure depuis vingt ans et qui n’a rien apporté, c’est un problème. Mais un an, ou même deux, ce n’est pas un bon timing, ce n’est pas une bonne durée pour évaluer des recherches. La recherche prend du temps, prend le temps qu’elle doit prendre.
La Vie des idées : Dernière question, pour retrouver cette curiosité et les moyens de s’affranchir de ce cadre de contrôle ou d’autocontrôle, peut-être les ressources artistiques, vous avez évoqué votre frère Christian Boltanski. Vous-même avez une activité d’écriture de poésie ou de théâtre, est-ce que, c’est une question très triviale, vous trouvez dans ces activités artistiques des ressources qui viennent nourrir l’imagination sociologique ou qui viennent nourrir la reconceptualisation du monde dans vos ouvrages strictement sociologiques ou universitaires ?
Luc Boltanski : Je crois que cela m’empêche de croire vraiment, c’est-à-dire trop, à ce que je fais en tant que sociologue. Parce que, quand vous écrivez de la poésie, vous activez des ressources qui sont complètement différentes de celles que vous devez mobiliser quand vous faites de la sociologie. Par exemple, quand j’écris de la sociologie, j’utilise beaucoup le dictionnaire. Je cherche le mot juste. Quand j’écris de la poésie, si le mot qui vient n’est pas juste, c’est mieux. Le mot qui s’est imposé peut m’ouvrir un frayage vers le monde différent de celui que m’aurait ouvert une démarche réflexive. Je pense que la poésie est un accès vers le monde qui relativise énormément le travail que je peux faire en tant que sociologue. Le théâtre, c’est très différent, c’est beaucoup moins difficile à écrire que la poésie – en ce moment, je n’arrive pas à écrire des poèmes, je suis très inquiet – j’ai fini, il y a moins d’un an, un dernier livre de poèmes, qui n’est pas encore paru, et depuis je suis en panne. Le théâtre occupe un espace intermédiaire entre la sociologie et la poésie. Ce qui est merveilleux quand on écrit du théâtre, c’est qu’on est semblable aux enfants très jeunes, vers 3-4 ans, qui s’inventent des personnages. Ma fille avait un personnage, le petit Paul qui faisait tout ce qu’elle aimait faire mais qu’elle ne devait pas faire. C’est pareil. Vous pouvez inventer des personnages qui disent avec jubilation tout ce que vous détestez, et c’est merveilleux. Le problème avec le théâtre, ce n’est pas tant l’écriture que la création sur scène. Dans le cas de la poésie, vous êtes tout seul. Il n’y a pas beaucoup de vrais éditeurs, mais cela coûte très peu cher d’éditer une plaquette de poèmes, et donc on finit bien par trouver un éditeur, qui lui-même décroche une subvention pour que le livre puisse exister. En gros, personne ne vous lit, donc c’est une activité qui ne dérange personne. Le théâtre, c’est assez lourd et assez cher et ça demande des compétences gestionnaires que je n’ai pas du tout. J’ai été un très mauvais directeur de labo parce que je ne sais pas du tout trouver des fonds pour la recherche, et ça me barbe. Mais c’est utile. Je ne dis pas que ce n’est pas utile.
Propos recueillis par Nicolas Duvoux.
Pour citer cet article :
Nicolas Duvoux, « Le pouvoir est de plus en plus savant. Entretien avec Luc Boltanski », La Vie des idées, 4 janvier 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Le-pouvoir-est-de-plus-en-plus.html
Notes
[1] Boltanski, L., Thévenot, L. 1983, Finding One’s Way in Social Space : A Study based on Games, Social Science Information, 22 (4-5), 1983, p. 631-680.
[2] Note de la rédaction : pour une approche des institutions influencée ou traversée par la pensée de John Searle, cf. Tracés, n°17, « Que faire des institutions ? », coordonné par Arnaud Fossier et Eric Monnet.
[3] Thomas Kuhn, The Structure of Scientific Revolutions, 1st. ed., Chicago : Univ. of Chicago Pr., 1962 ; tr. fr. Champs Flammarion, 1983.
[4] Pierre Bourdieu, Esquisse d’une théorie de la pratique, Paris, Droz, 1972.
[5] Saul Kripke, Naming and Necessity, Harvard University Press, 1980.
[6] Albert Ogien, L’Esprit gestionnaire. Une analyse de l’air du temps, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1995.