Se doter de marges d'autonomie et dans un semblable mouvement marquer les lieux de nos dépendances, c'est à peu près comme cela que ça marche. (Ph. PRAXIS) ***"Tant qu’on n’aura pas
diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon
dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent, et tant que
l’on n’aura pas dit que jusqu’ici cela a toujours été pour dominer
l’autre, il y a peu de chance qu’il y ait quoi que ce soit qui change."
Dialogue d’Henri Laborit dans Mon oncle d’Amérique, d’Alain Resnais, film que ses théories ont inspiré et dans lequel il jouait son propre rôle.
-
Le système nerveux. Cette chose commune à tous les
animaux, leur permettant - avant tout - de survivre. Et qui, si on suit
la théorie scientifique de
L’éloge de la fuite, nous
guide inconsciemment dans chacune de nos actions. Rend possible toutes
les stratégies de domination, matrice essentielle de compréhension de
notre organisation économique et sociale, du système politique et de la
société de consommation. [
1]
Le système nerveux, base d’une domination omniprésente
Chirurgien, biologiste, spécialiste du système nerveux,
inventeur de drogues psychotropes, philosophe "vulgarisateur" des
neurosciences… Multidisciplinaire, Henri Laborit a su montrer une rare
capacité d’extrapolation de sa formation scientifique [
2]
afin de faire émerger une matrice de compréhension des comportements
animaux et humains plus performante. Il fut le premier à exprimer l’idée
que le système nerveux peut être responsable de tous nos actes, mais
aussi, partant, du système de domination sociale. Et à construire toute
une philosophie autour, faisant ainsi des liens uniques entre biologie
animale et organisation sociale.
Dès le début de L’Eloge de la fuite,
Laborit tape un grand coup en s’acharnant à détruire toute idée d’amour
(déjà bien écornée par les déterminismes sociologiques et
psychologiques) :
"Il [le mot « amour »] donne bonne
conscience, sans gros efforts, ni gros risques, à tout l’inconscient
biologique. Il déculpabilise, car pour que les groupes sociaux
survivent, c’est-à-dire maintiennent leur structure hiérarchique, les
règles de la dominance, il faut que les motivations profondes de tous
les actes humains soient ignorées. Leur connaissance, leur mise à nu,
conduirait à la révolte des dominés, à la contestation des structures
hiérarchiques."
Puis il s’intéresse à l’homme et à son rapport a la mort, considérée comme le plus grand des facteurs de créativité :
"Même en écarquillant les yeux, l’homme
ne voit rien. Il tâtonne en trébuchant sur la route obscure de la vie,
dont il ne sait ni d’où elle vient, ni où elle va. Il est aussi angoissé
qu’un enfant enfermé dans le noir. C’est la raison du succès à travers
les âges des religions, des mythes, des horoscopes, des rebouteux, des
prophètes, des voyants extralucides, de la magie et de la science
d’aujourd’hui. Grâce à ce bric-à-brac ésotérique, l’homme peut agir. Du
moins il ne demande qu’à le croire pour soulager son angoisse. Mais, dès
sa naissance, la mort lui passe les menottes aux poignets. C’est parce
qu’il le sait, tout en faisant l’impossible pour ne pas y penser, qu’il
est habituel de considérer que lorsque des primates ont enterré leurs
morts en mettant autour d’eux leurs objets familiers pour calmer leur
angoisse, dès ce moment, ces primates méritent d’être appelés des Hommes."
Il développe l’idée du plaisir comme recherche
fondamentale de l’être humain, contrecarrée par la tradition
judéo-chrétienne au profit, une fois de plus, du système de dominance :
"Toute une idéologie de la souffrance
est ainsi née au cours des siècles, qui a permis aux dominants de
s’abreuver aux sources du plaisir en persuadant les dominés qu’ils
avaient bien de la chance dans leur souffrance car elle leur serait
remboursée au centuple dans l’autre monde."
Et ce lavage de cerveau touche également l’idée du travail :
"On aurait pu espérer que, libérés de la
famine et de la pénurie, les peuples industrialisés retrouveraient
l’angoisse existentielle, non pas celle du lendemain, mais celle
résultant de l’interrogation concernant la condition humaine. On aurait
pu espérer que celle résultant du temps libre, autorisé par
l’automation, au lieu d’être utilisé à faire un peu plus de
marchandises, ce qui n’aboutit qu’à mieux cristalliser les dominances,
serait abandonné à l’individu pour s’évader de sa spécialisation
technique et professionnelle. En réalité, il est utilisé pour faire un
recyclage au sein de cette technicité en faisant miroiter à ses yeux,
par l’intermédiaire de cet accroissement de connaissances techniques et
de leur mise à jour, une facilitation de son ascension hiérarchique, une
promotion sociale. Ou bien on lui promet une civilisation de loisirs.
Pour qu’il ne puisse s’intéresser à l’établissement des structures
sociales, ce qui pourrait le conduire à en discuter le mécanisme et la
validité, donc à remettre en cause l’existence de ces structures, tous
ceux qui en bénéficient aujourd’hui s’efforcent de mettre à la
disposition du plus grand nombre des divertissements anodins, exprimant
eux-mêmes l’idéologie dominante, marchandise conforme et qui rapporte."
La vision de Laborit englobe ainsi tous les domaines de
la vie quotidienne, avec une rare acuité. Mais c’est quand il évoque les
stratégies de domination que le scientifique se révèle le plus
percutant.
Rappelons d’abord que le système nerveux permet la
conservation du corps et de l’esprit de l’être vivant. Face à chaque
situation, c’est lui qui nous dicte la conduite à tenir et enregistre
inconsciemment l’effet positif ou négatif de la réponse apportée, grâce à
sa capacité de mémorisation. Il nous pousse ainsi à toujours rechercher
le plaisir ou, du moins, le minimum de déplaisir.
Une philosophie de l’action
Selon Laborit, face à une situation de tension, il existe trois possibilités.

L’homme
réagit, il "combat", et le résultat est positif. Il a su faire cesser
le stress, mais est rentré dans le jeu de domination. "Jeu" qui génère
constamment davantage d’angoisse, afin de conserver ou d’améliorer sa
place sur l’échelle hiérarchique, incarnée par la société de
consommation.

L’homme
réagit, mais le résultat est négatif. Dans ce cas le système nerveux
risque, par la suite, d’inhiber l’action, d’empêcher l’individu d’agir,
ce qui est la situation qui génère le plus de tension, de stress et
d’angoisse.

Ultime option, la fuite. Celle-ci s’opère grâce à la mémoire, qui "
apporte de l’information a la matière",
c’est-à-dire qui permet d’imaginer. L’homme évite ainsi de rentrer dans
le jeu des "dominances", se préserve et construit en même temps quelque
chose de typiquement humain, de totalement personnel, en "fuyant" dans
l’imaginaire.
Pour Laborit, c’est là le seul palliatif acceptable et utile. Il
place ainsi la création au sommet de tout, et en fait le principe le
plus important qui soit, le seul qui nous permette d’avoir une chance
d’évoluer dans un sens intéressant.
Problème : même dans l’imaginaire, l’homme n’est pas
vraiment responsable de ce qu’il fait, puisqu’il reste guidé par le
système nerveux. En revanche – et c’est tout le sens du combat du
scientifique – le fait d’en être conscient représente le premier pas
vers un début de "libération".
Une profonde philosophie politique.
La facette politique ? Elle s’affirme tout d’abord avec
la critique des deux systèmes des années 1970, les ogres capitalistes
face aux grand méchants Loups soviétiques. Les premiers ont l’argent et
l’accumulation de biens matériels pour matrice principale du système de
dominance ; les seconds ont vidé la société de cette dimension pour ne
conserver qu’un système de domination hiérarchique d’autant plus fort.
De manière scientifique, Laborit éclaire ainsi sous le jour de la
domination frénétique des uns sur les autres les systèmes politiques et
économiques de son temps :
"Les sociétés libérales ont réussi à
convaincre l’individu que la liberté se trouvait dans l’obéissance aux
règles des hiérarchies du moment et dans l’institutionnalisation des
règles qu’il faut observer pour s’élever dans ces hiérarchies. Les pays
socialistes ont réussi à convaincre l’individu que lorsque la propriété
privée des moyens de production et d’échanges était supprimée, libéré de
l’aliénation de sa force de travail au capital, il devenait libre,
alors qu’il reste tout autant emprisonné dans un système hiérarchique de
dominance."
Mais plus que sa critique du système soviétique, c’est
lorsqu’il parle de la société capitaliste, de celle qui pousse sans
cesse à la consommation, que Laborit touche au point sensible. Parce
qu’il décrit un système de domination auquel personne ne peut échapper.
Encore moins au niveau individuel : on ne fuit pas son propre système
nerveux… On apprend à vivre avec, à la rigueur : ceux qui sont en bas de
l’échelle gardent l’espoir de monter ou exercent leur domination dans
d’autres domaines que le professionnel, en famille ou au café du coin,
s’arrangeant avec la réalité pour qu’elle ne leur fasse pas trop mal à
la tête.
La grande imposture, c’est d’avoir réussi à suffisamment
laver les cerveaux pour rendre les hommes complices et acteurs de leur
propre domination. D’abord en leur crevant les yeux, pour qu’ils ne
puisse plus la voir. Puis, lorsqu’elle est trop évidente, en leur
apprenant à la désirer et en leur faisant croire qu’ils ont intérêt à
jouer le jeu. En leur figurant - surtout - que l’accumulation de biens
matériels peut être suffisante pour calmer sa frustration. Jusqu’à
l’organisation des loisirs - enfin - pour éviter que les hommes ne se
posent trop de questions "existentielles".
Mais, à ce jeu, chacun est perdant. Même ceux qui sont en haut de
l’échelle ne vivent plus qu’en fonction de cela. Peut-on encore appeler
ça "vivre" ?
La matrice est donc cette accumulation de biens
matériels, avec tout ce qui va avec (obsolescence programmée, pollution,
abrutissement des masses…). Pour remplacer la guerre de chacun contre
tous. Parce que c’est censé être mieux que de "vivre comme des bêtes".
Parce que ça permet aux hommes d’oublier qu’ils restent soumis, comme
tous les animaux, aux pulsions d’un système nerveux les faisant rentrer
dans les échelles de domination. Tout juste : le lieu du combat a été
déplacé. Sans que ça ne change rien au fond.
Ainsi, même dans la contestation, l’homme se bat toujours pour ses propres intérêts :
"Croire que l’on s’est débarrassé de
l’individualisme bourgeois parce que l’on s’exprime à l’ombre
protectrice des classes sociales et de leurs luttes, que l’on semble
agir contre le profit, l’exploitation de l’homme par l’homme, les
puissances d’argent, les pouvoirs établis, c’est faire preuve d’une
parfaite ignorance de ce qui motive, dirige, oriente les actions
humaines et avant tout de ce qui motive, dirige et oriente nos propres
jugements, nos propres actions."
Si la défense de leurs intérêts est flagrante chez certains dominants – d’ailleurs parfois assumée [
3]
- , c’est moins le cas lorsqu’elles se cachent sous le fard des bons
sentiments et du bien collectif, surtout quand cette culture de la
"contestation" est avalisée par le système en place. Ainsi : "
En
pays capitalistes (…), le système, cimenté par la puissance adhésive de
la marchandise, accepte, pourvu qu’elle se vende, toute idée, même
révolutionnaire. Sa vente ne peut que favoriser la cohésion du système
et montrer le libéralisme idéologique de la société qui l’autorise."
Même l’image des soi-disant héros, martyrs mourant pour
une cause, passe à la moulinette de sa grille de lecture "déterministe"
(parfois trop, même… c’en devient un peu déprimant…).
A la rigueur, seules quelques tendances libertaires gardent grâce à
ses yeux, à la seule condition que l’idée du système à atteindre soit
constamment remise en cause à mesure que l’homme avance dans sa
direction, et que de nouveaux obstacles imprévus – montrant l’évidente
et nécessaire imperfection de tout système se voulant idéal - se
dressent sur le chemin infini de la perfectibilité sociale.
Surtout, le seul critère permettant de choisir une idéologie
politique selon Laborit est celui de "la defense de la veuve et de
l’orphelin" :
"Toute autorité imposée par la force est
à combattre. Mais la force, la violence, ne sont pas toujours du côté
où l’on croit les voir. La violence institutionnalisée, celle qui
prétend s’appuyer sur la volonté du plus grand nombre, plus grand nombre
devenu gâteux non sous l’action de la marijuana, mais sous
l’intoxication des mass media et des automatismes culturels traînant
leur sabre sur le sol poussiéreux de l’histoire, le violence des justes
et des bien-pensants, ceux-là même qui envoyèrent le Christ en croix,
toujours solidement accrochés à leur temple, leurs décorations et leurs
marchandises, la violence qui s’ignore ou se croit justifiée, est
fondamentalement contraire à l’évolution de l’espèce. Il faut la
combattre et lui pardonner car elle ne sait pas ce qu’elle fait. On ne
peut en vouloir à des êtres inconscients, même si leur prétention a
quelque chose d’insupportable souvent. Prendre systématiquement le parti
du plus faible est une règle qui permet pratiquement de ne jamais rien
regretter. Encore faut-il ne pas se tromper dans le diagnostic
permettant de savoir qui est le plus faible. (…) Et tout cela n’est
valable que si vraiment vous ne pouvez pas vous faire plaisir autrement.
Si, en d’autres termes, vous êtes foncièrement masochiste. Sans quoi,
la fuite est encore préférable et tout aussi efficace, à condition
qu’elle soit dans l’imaginaire. Aucun passeport n’est exigé."
Pas de solution toute faite ni de Grand soir, donc. Il
faut chercher, seulement. Dans une direction peut-être meilleure que les
autres, mais sans la considérer comme quoi que ce soit d’absolu…
Attention : cela ne signifie pas qu’il ne faille pas agir. Seulement
qu’on ne peut prédire le résultat de l’action avec certitude. "Mais
cela veut dire aussi que toute action fondée sur l’utopie a plus de
chance de se révéler efficace que la reproduction balistique des
comportements anciens. La seule chose dont nous puissions être sûrs,
c’est qu’au niveau des sociétés humaines l’évolution existe."
Une piste pour sortir du marécage déterministe
Clairement, Laborit ne nous épargne pas. Ce réquisitoire
implacable, démontrant notre soumission constante aux échelles de
domination, peut pousser à la déprime. Pourtant, ce n’est pas du
désespoir qui émerge de cette entreprise de destruction systématique, au
contraire même. Partant du principe que la politique de l’autruche ne
sert pas à grand chose, et considérant que la conscience éclaire, le
choc est en fait salvateur :
"En réalité, ce que l’on peut appeler
’liberté’, si vraiment nous tenons à conserver ce terme, c’est
l’indépendance très relative que l’homme peut acquérir en découvrant,
partiellement et progressivement, les lois du déterminisme universel. Il
est alors capable, mais seulement alors, d’imaginer un moyen d’utiliser
ces lois au mieux de sa survie, ce qui le fait pénétrer dans un autre
déterminisme, d’un autre niveau d’organisation qu’il ignorait encore."
L’acceptation et la compréhension de ces logiques ne
provoquent pas l’inhibition, mais nous renforcent dans une autre
dimension inexpliquée, aux ramifications infinies et aux possible
impensables, ceux de la "fuite" constructive dans la création.
"L’imaginaire s’apparente ainsi à une
contrée d’exil où l’on trouve refuge lorsqu’il est impossible de trouver
le bonheur parce que l’action gratifiante en réponse aux pulsions ne
peut être satisfaite dans le conformisme socio-culturel. C’est lui qui
crée le désir d’un monde qui n’est pas de ce monde. Y pénétrer, c’est
’choisir la meilleure part, celle qui ne sera point enlevée’. Celle où
les compétitions hiérarchiques pour l’obtention de la dominance
disparaissent, c’est le jardin intérieur que l’on modèle à sa convenance
et dans lequel on peut inviter des amis sans leur demander, à l’entrée,
de parchemin, de titres ou de passeport. C’est l’Eden, le paradis
perdu, où les lys des champs ne filent, ni ne tissent. On peut alors
rendre à César ce qui est à César et à l’imaginaire ce qui n’appartient
qu’à lui. On regarde, de là, les autres vieillir prématurément, la
bouche déformée par le rictus de l’effort compétitif, épuisés par la
course au bonheur imposé qu’ils n’atteindront jamais."
C’est là le seul moyen, finalement, de laisser une
empreinte sur la terre. Vivre dans l’esprit des autres. Eviter les
logiques de domination et l’angoisse qui en résulte. Avancer. Faire
quelque chose d’utile de sa vie.
"La seule façon que nous ayons de
survivre, de ne pas mourir, c’est à l’évidence de nous incruster dans
les autres et, pour les autres, la seule façon de survivre c’est de
s’incruster en nous. Mais cette incrustation n’est pas celle de l’image
tronquée qu’un individu peut fournir de lui-même, toujours passagère et
fugitive, mais celle des concepts qu’il a pu engendrer."
Reste une question : pourquoi avoir si peu entendu
parler de ce livre fondamental ? Simple : tous ceux qui détiennent du
poiuvoir au sein de la pyramide sociale n’ont aucun intérêt à ce que ces
idées subversives [
4] ne se transmettent trop.
"Ceux qui profitent de cette ignorance,
sous tous les régimes, ne sont pas prêts à permettre la diffusion de
cette connaissance. Surtout que le déficit informationnel, l’ignorance,
sont facteurs d’angoisse et que ceux qui en souffrent sont plus tentés
de faire confiance à ceux qui disent qu’ils savent, se prétendent
compétents, et les paternalisent, que de faire eux-mêmes l’effort de
longue haleine de s’informer."
Le seul moyen de sortir de ce bourbier serait donc de
"réinventer les relations interindividuelles", au niveau mondial si
possible. Sinon, ne reste que la fuite dans l’imaginaire…
"C’est le propre de la condition humaine
et c’est l’éloge de la fuite, non en arrière mais en avant, que je suis
en train de faire. C’est l’éloge de l’imaginaire, d’un imaginaire
jamais actualisé et jamais satisfaisant. C’est la Révolution permanente,
mais sans but objectif, ayant compris des mécanismes et sachant
utiliser des moyens sans cesse perfectionnés et plus efficaces. Sachant
utiliser des lois structurales sans jamais accepter une structure
fermée, un but à atteindre."