Tandis qu’une fraction du décile supérieur des classes moyennes saute dans l’illusion du TGV de l’hyper-classe, les déciles inférieurs sont, les uns après les autres, déclassés. Selon les particularités de son groupe, chacun constate, pour lui–même ou pour son voisin, que ses stratégies d’ascension sont périmées et que, même à courir davantage, lui-même et ses enfants ne feront que descendre. Le capitalisme a produit les classes moyennes comme machines à consommer et à rêver : en les détruisant, il s’unifie. Les classes moyennes savent que le rêve est brisé, elles devinent la tricherie, mais ne perçoivent pas encore qui la met en scène. A l’Est comme à l’Ouest, le spectacle fut construit par la volonté délibérée d’occulter les rapports de classes réels. A l’Ouest, à côté des propriétaires, des entrepreneurs et des prolétaires vint s’ajouter pour la répartition du surplus une classe sociale invisible articulée autour d’un nouveau rapport social, celui de la redistribution (welfare). La redistribution fut utilisée comme variable d’ajustement au « besoin de consommation » exigé par la reproduction du capital. Cette forme tranquillisante de dispositif anti-émeute instituait une forme nouvelle de servitude volontaire. Depuis cinquante ans pour le moins, notre passivité, jusque dans la dénonciation superficielle du « trop de spectacle », nous rend assurément complices de cette gestion que pourtant nous savons mortifère. Le « flower power », le « new age », le « néopaganisme » et maintenant la « sobriété volontaire » préparent au changement du style d’animation. Voici le temps où les tireurs de ficelles sont forcés de modifier les attaches : le pouvoir d’achat c’est fini, aspirons aux relations. Aussi, pour le bref instant d’une situation qu’il s’agit de saisir ici sur ce blog historique, les tireurs de ficelles se montrent à leurs marionnettes.
"La performance et la barbarie sont si étroitement mêlés dans la culture que seule une ascèse barbare à l’encontre de la culture et de ses matrices permet d’entrevoir l’autre face du monde. "
Inakomyliachtchi
Inakomyliachtchi
"L’esthétique – comme dimension du symbolique devenue à la fois arme et théâtre de la guerre économique – substitue le conditionnement des hypermasses à l’expérience sensible des individus psychiques ou sociaux. L’hypersynchronisation conduit à la perte d’individuation par l’homogénéisation des passés individuels, en ruinant le narcissisme primordial et le processus d’individuation psychique et collective : ce qui permettait la distinction du je et du nous, désormais confondus dans l’infirmité symbolique d’un on amorphe."
Bernard Stiegler
Bernard Stiegler
"Maintenant l’homme normal sait que sa conscience devait s’ouvrir à ce qui l’avait le plus violemment révolté :
ce qui, le plus violemment, nous révolte, est en nous."
Georges Bataille
ce qui, le plus violemment, nous révolte, est en nous."
Georges Bataille
« Partout où règne le spectacle, les seules forces organisées sont celles qui veulent le spectacle. Aucune ne peut donc plus être ennemie de ce qui existe, ni transgresser l’omerta qui concerne tout. »
Guy DEBORD
Guy DEBORD
«Est-ce que la proposition honnête et modeste d’étrangler le dernier jésuite avec les boyaux du dernier janséniste ne pourrait amener les choses à quelque conciliation ?»
Lettre du curé Jean Meslier à Claude-Adrien Helvétius, 11 mai 1671.
« Nous supposons également que l’art ne peut pas être compris au travers de l’intellect, mais qu’il est ressenti au travers d’une émotion présentant quelque analogie avec la foi religieuse ou l’attraction sexuelle – un écho esthétique. Le goût donne un sentiment sensuel, pas une émotion esthétique. Le goût présuppose un spectateur autoritaire qui impose ce qu’il aime ou ce qu’il n’aime pas, et traduit en « beau » et « laid » ce qu’il ressent comme plaisant ou déplaisant. De manière complètement différente, la « victime » de l’écho esthétique est dans une position comparable à celle d’un homme amoureux, ou d’un croyant, qui rejette spontanément les exigences de son ego et qui, désormais sans appui, se soumet à une contrainte agréable et mystérieuse. En exerçant son goût, il adopte une attitude d’autorité ; alors que touché par la révélation esthétique, le même homme, sur un mode quasi extatique, devient réceptif et humble. »
Marcel DUCHAMP
Lettre du curé Jean Meslier à Claude-Adrien Helvétius, 11 mai 1671.
« Nous supposons également que l’art ne peut pas être compris au travers de l’intellect, mais qu’il est ressenti au travers d’une émotion présentant quelque analogie avec la foi religieuse ou l’attraction sexuelle – un écho esthétique. Le goût donne un sentiment sensuel, pas une émotion esthétique. Le goût présuppose un spectateur autoritaire qui impose ce qu’il aime ou ce qu’il n’aime pas, et traduit en « beau » et « laid » ce qu’il ressent comme plaisant ou déplaisant. De manière complètement différente, la « victime » de l’écho esthétique est dans une position comparable à celle d’un homme amoureux, ou d’un croyant, qui rejette spontanément les exigences de son ego et qui, désormais sans appui, se soumet à une contrainte agréable et mystérieuse. En exerçant son goût, il adopte une attitude d’autorité ; alors que touché par la révélation esthétique, le même homme, sur un mode quasi extatique, devient réceptif et humble. »
Marcel DUCHAMP
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vendredi 24 juin 2011
LA CRISE DES CLASSES MOYENNES ET LE DÉLABREMENT DE LEURS CONDITIONS DE PRODUCTION COMME ACTEURS DU SPECTACLE DE LA MARCHANDISE
samedi 23 avril 2011
Scop Le Pavé : l’éducation populaire dans ta face
Tous les six y croyaient, pourtant. Animateurs culturels, responsables de Maison de la jeunesse et de la culture ou militants associatifs : ils pensaient faire depuis des années de « l’éducation populaire ». Alors que : non. Il s’agissait de partenariat, de diagnostic, de citoyenneté. Rien à voir avec l’éducation populaire, cette idée née au lendemain de la Seconde guerre mondiale, après que le nazisme a prouvé qu’il ne suffisait pas d’être intelligent, éduqué et diplômé pour préférer la démocratie au totalitarisme et qu’il manquait quelque chose pour vacciner l’humanité : l’éducation politique des jeunes adultes. L’éducation populaire, donc. Une belle idée, rapidement avortée sous les pressions conjuguées du Parti communiste et des gaullistes, qui y voyaient un outil d’endoctrinement.
Retour à nos six compères et à leur désillusion. Après des années d’engagement associatif, ils se sont peu à peu rendus compte qu’ils ne faisaient que du « diagnostic participatif auprès des acteurs de la citoyenneté locale » dans des colloques « où tout le monde vient pour être d’accord ». Ils ont constaté la fausseté de ce mythe selon lequel « si on jette des brouettes de culture sur les pauvres, ils vont devenir aussi cultivés que les riches » - façon de prendre le problème à l’envers. Et ils en ont conclu que « le culturel est ce qui tue le politique ».
Une « association de travailleurs propriétaires de leur moyen de production »
Ils ont donc quitté leur emploi de « cultivateur de fumier culturel » pour aller vers autre chose. Franck Lepage et Gaël Tanguy, deux d’entre eux, racontent : « On voulait être libre de faire vraiment de l’éducation populaire. » D’où la décision d’abandonner ce mode associatif où « s’expérimentent aujourd’hui toutes les réformes du capitalisme » : flexibilité, emplois précaires, implication des travailleurs dans leur propre exploitation. Les grosses associations, expliquent-ils, sont devenues des entreprises comme les autres avec exigence de profit et pression maximale sur les salaires. « En cherchant d’autres formes d’organisation, on est tombé sur une invention d’ouvriers du XIXe siècle : la Société coopérative ouvrière de production (Scop). » Banco.
Une Scop induit quelques principes : égalité de salaires, pas de hiérarchie, refus de la spécialisation. Quant au responsable de la coopérative ouvrière, qui remplace le patron, il est élu démocratiquement par les autres membres, et peut être révoqué à tout moment. Histoire d’aller au fond des choses, les six aventuriers ont ajouté quelques contraintes supplémentaires : le refus des subventions publiques, « pour garder la liberté de parole », et l’interdiction de l’intéressement et des dividendes. Pour parfaire le tout, ils ont mis en place un « soviet », chargé de prendre les décision dans la coopérative : « Historiquement, c’est bien comme ça qu’on appelle un conseil de travailleurs, non ? »
Leur Scop a officiellement été créée en 2007 - avec un nom approprié : Le Pavé. Restait à passer à la pratique. Pas toujours simple : « C’est sympa mais v’la le bordel ! Vu qu’on discute de tout, il faut trois heures pour décider d’acheter un taille crayon... », rigole Gaël Tanguy. « On a aussi mis en place la coopérativité : on travaille toujours en binômes, mais du coup on coûte deux fois plus cher. » Ironie de la chose : même eux doivent finalement « vendre » leur activité, car c’est aussi ce qui les fait vivre.
Au sein de la Scop, les tâches sont au maximum interchangeables : tout le monde fait donc un peu de tout : administratif, formation, spectacle. Surtout, tout le monde gagne la même chose, « c’est à dire pas grand chose ». Qu’importe, ils ont la certitude d’avoir fait le bon choix : « Nous décidons de ce que nous faisons et pendant combien de temps nous le faisons. Nous choisissons quand, où et même pourquoi nous travaillons ». Précieux.
Au sein de la Scop, les tâches sont au maximum interchangeables : tout le monde fait donc un peu de tout : administratif, formation, spectacle. Surtout, tout le monde gagne la même chose, « c’est à dire pas grand chose ». Qu’importe, ils ont la certitude d’avoir fait le bon choix : « Nous décidons de ce que nous faisons et pendant combien de temps nous le faisons. Nous choisissons quand, où et même pourquoi nous travaillons ». Précieux.
Conférences gesticulées et autres formations à la démocratie directe
L’une des spécialités de la Scop le Pavé est donc la présentation de conférences gesticulées. Attention : « Même s’il y a des personnes sur une scène devant un public, ce n’est pas du théâtre, encore moins de la culture », précise Franck Lepage. Tous les spectacles proposés – il en existe douze, autant de contes politiques portant sur l’école, le travail, le féminisme ou l’écologie – s’intitulent donc « Incultures », avec cette ambition de mettre en scène « une rencontre entre les savoirs chauds et les savoirs froids ». Soit d’un côté, leur vécu propre, leur histoire, et de l’autre côté les savoirs universitaires : « Une conférence gesticulée, c’est finalement une théorie incarnée. »
S’y ajoute un troisième ingrédient : l’humour. La meilleure manière de faire comprendre à tous des théories complexes. Exemple : « Moraliser le capitalisme, ça veut dire que vous êtes dans la jungle, que vous voyez approcher un tigre vers vous et que vous lui dites : couché kiki ! » C’est tout de suite plus clair « et ça change tout, s’enthousiasme Franck, c’est comme si un professeur se mettait à parler de sa vie pour faire son cours ! » Sauf que ce cours-là est politique, au sens large, et qu’il a pour objectif de pousser à l’action collective sous toutes ses formes.
Mais les conférences gesticulées restent une part mineure du travail de la SCOP. L’essentiel de leur activité se mène sur le terrain. Par exemple, avec ces rares collectivités territoriales qui s’essayent à faire participer les habitants : « Au début, ils ont peur, parce que ça renverse totalement la démocratie délégataire. Mais certains jouent le jeu. » Mais aussi avec des militants associatifs, ceux qui n’en peuvent plus de faire de la « gouvernance », de la « citoyenneté » et veulent revenir aux sources de l’éducation populaire : ils les forment à différentes techniques de démocratie directe. « Prenons un truc tout simple dans une réunion de coordination : tu interdis à quiconque de prendre la parole plus d’une fois. C’est efficace : le responsable fait son truc, mais les autres peuvent ensuite plus facilement dire ce qu’ils ont sur le cœur sans craindre de se faire descendre. » Autre exemple : « On interdit toute forme de présentation. D’abord ça prend une plombe pour rien, et puis quand tu n’as plus les formules façon ’moi je travaille à la CAF, moi à la jeunesse et aux sports, moi je suis rien’, tu rééquilibre un peu les rapports de pouvoir. »
Ne pas grandir, se multiplier
Tout allait très bien jusqu’à cette « grave erreur », explique Franck : « En septembre 2010, au début de la mobilisation contre la réforme des retraites, on s’est dit que ce serait bien de mettre sur Internet un extrait du spectacle, pour parler de l’enjeu du combat. » Problème : la vidéo a eu énormément de succès. Résultat : la petite coopérative bretonne est depuis assaillie de demandes « toutes plus intéressantes les unes que les autres », qu’elle est obligée de refuser. Que faire ? Embaucher de nouveaux salariés ? Une mauvaise idée, selon Franck : « On sait pertinemment que si on augmente le nombre de membres de la Scop, on ne se croisera plus et on ne saura plus ce que font les uns et les autres. Notre travail deviendra une usine à gaz et la dynamique qu’on a crée à six mourra d’elle-même. »
Ils ont finalement trouvé : plutôt que de grossir, ils vont essaimer. « L’idée est que se créent un peu partout en France des coopératives d’éducation populaire qui pourront faire le même travail que nous, en répondant aux demandes locales. Il faut que ceux qui nous proposent de venir les voir fassent eux-mêmes le travail. » Depuis, les membres de la Scop organisent des sessions de formations pour tous ceux qui voudraient se lancer dans une telle aventure. Et petit à petit, des coopératives d’éducation populaire similaires voient le jour - à Tours, à Grenoble ou à Toulouse. En faisant bien attention de ne pas mettre la charrue avant les bœufs : « Le but est de construire un petit groupe avec qui ça marche et avec qui ça puisse tenir sur la durée, explique Katia, de Toulouse.Ça ne sert à rien de partir bille en tête s’il n’y a pas une vraie dynamique. » Quant à Franck Lepage, il a une jolie idée en forme de rêve : « Imagine, dans dix ans il y aura peut-être des centaines de Scop d’éducation populaire dans tout le pays ! En les balançant ensemble dans la gueule des puissants, on pourra peut être vraiment changer les choses. » Comme un beau pavé dans leur mare.
Notes
[1] Élément graphique réalisé par les camarades de Formes Vivesk tout comme celui utilisé plus bas dans l’article. D’autres productions conjointes avec la Scop ici.
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lundi 14 février 2011
Généalogie de la notion de gentrification
La gentrification désigne une forme particulière d’embourgeoisement qui concerne les quartiers populaires et passe par la transformation de l’habitat, voire de l’« espace public » et des commerces. Cette notion s’insère dans le champ de la « ségrégation » sociale et implique un changement dans la division sociale de l’espace intra-urbain, qui passe aussi par sa transformation physique.
À l’origine, gentrification est un néologisme anglais inventé en 1964 par Ruth Glass, sociologue marxiste, à propos de Londres. Le mot est composé à partir de gentry, terme qui renvoie à la petit noblesse terrienne en Angleterre, mais aussi, plus généralement, à la bonne société, aux gens bien nés, dans un sens péjoratif. Ce nouveau mot a donc à l’origine un sens critique par rapport au processus qu’il désigne. À Londres dans les années 1960, il s’agissait de la réhabilitation de l’habitat ancien populaire à travers son appropriation par des ménages aisés, en particulier dans le district d’Islington, au nord de la City. Ce n’est que dans les années 1970-1980 que la notion est reprise par des chercheurs anglais et nord-américains, principalement géographes, qui théorisent la notion. La gentrification est reconnue comme une « bifurcation »dans l’évolution sociale des quartiers centraux dégradés des grandes villes, à rebours des modèles d’écologie urbaine de l’École de Chicago. On parle alors de « retour au « centre » » des classes aisées, même s’il s’avère qu’il s’agit plutôt d’un non départ en banlieue que d’un véritable retour. Dans les années 1980-1990, les débats sont vifs et portent principalement sur les causes de ce processus : Neil Smith soutient que la gentrification est d’abord liée à un réinvestissement du centre par les pouvoirs publics et les acteurs privés de l’immobilier, produisant une nouvelle offre de logements haut de gamme dans les anciens quartiers populaires ; au contraire, David Ley, l’explique principalement par les choix individuels des ménages gentrifieurs, issus d’une nouvelle classe moyenne qui se caractérise par de nouveaux choix résidentiels. Pour expliquer cette préférence nouvelle des classes moyennes pour le centre, plusieurs travaux mettent en évidence l’importance de la place des femmes, à la fois actives et parfois élevant seules leurs enfants, ou l’affirmation de modes de vie différents comme les couples homosexuels. Ce n’est que plus récemment, depuis le milieu des années 1990, que les chercheurs s’intéressent en particulier au rôle des politiques publiques dans la gentrification et à ses conséquences sur les classes populaires, la plupart du temps évincées en périphérie. Avec Neil Smith, géographe marxiste élève de David Harvey, un fort courant de géographie radicale structure le champ de la gentrification, en lui donnant une assise critique.
La gentrification a, dans un premier temps, été identifiée comme un processus de réappropriation par les classes moyennes des centres-villes délaissés des villes américaines et anglaises. Elle commence avec la revalorisation systématique des centres-villes américains dans les années 1950-1960 et la reconstruction en Angleterre à la même époque. Elle s’étend dans les années 1970-1980, s’accompagnant souvent de mouvements de résistance. La récession des années 1990 a fait prédire à certains le tassement du processus, voire un mouvement inverse, vite infirmé par les faits, la gentrification reprenant de plus belle et se généralisant dans les années 2000 sans plus occasionner de résistance. Elle est devenue aujourd’hui un objectif majeur des politiques urbaines dans de nombreuses villes à travers le monde, les pouvoirs publics jouant un rôle de premier plan dans la réappropriation des centres par les classes aisées au détriment des classes populaires. Parallèlement, le processus a évolué dans ses formes et ne se limite plus à la réhabilitation progressive des quartiers populaires par des ménages aisés. La gentrification inclut de multiples formes de transformation d’espaces populaires, pas nécessairement résidentiels – comme les espaces industriels, et en particulier les anciens docks – que ce soit par la réhabilitation ou la construction neuve (new-build gentrification), à l’initiative des pouvoirs publics, de promoteurs privés ou de nouveaux ménages résidents. Elle ne se limite plus non plus au centre des villes, et gagne les « banlieues », en général bien reliées au centre-ville.
En Europe continentale, de tels processus avaient été étudiés dès les années 1960-1970 notamment autour du Centre de sociologie urbaine de Nanterre, qui étudia et critiqua vivement les opérations de rénovation menées par l’État en région parisienne. Mais la notion de gentrification n’était pas utilisée jusqu’à récemment dans la littérature scientifique française. C’est seulement en 2003 (Bidou-Zachariasen. C) qu’un premier ouvrage en français lui est explicitement consacré et qu’elle fait son apparition dans des dictionnaires scientifiques.
Depuis son invention, la connotation du mot a changé et varie selon les contextes culturels : dans le monde anglo-saxon, il est passé dans le langage courant et a en partie perdu sa charge critique à la suite de campagnes de valorisation menée par les promoteurs et les pouvoirs publics, « gentrification » étant alors synonyme de « renaissance » ou de « régénération urbaine », passant sous silence les mécanismes de ségrégation qu’elle recouvre. À l’inverse, en Belgique ou en Allemagne, le terme est toujours perçu comme fortement critique, comme en témoigne l’arrestation des chercheurs allemands Mathias Bernt et Andrej Holm en 2007 à Berlin, accusés de « faire partie d’une association terroriste » à cause de leur proximité avec les milieux activistes de résistance à la gentrification. En France, le terme reste cantonné à la sphère scientifique et est peu utilisé par les médias, qui préfèrent parler des « bobos » ou de « boboïsation » ; paré de l’aura des mots anglais, il ne semble pas faire polémique.
Anne ClervalÀ l’origine, gentrification est un néologisme anglais inventé en 1964 par Ruth Glass, sociologue marxiste, à propos de Londres. Le mot est composé à partir de gentry, terme qui renvoie à la petit noblesse terrienne en Angleterre, mais aussi, plus généralement, à la bonne société, aux gens bien nés, dans un sens péjoratif. Ce nouveau mot a donc à l’origine un sens critique par rapport au processus qu’il désigne. À Londres dans les années 1960, il s’agissait de la réhabilitation de l’habitat ancien populaire à travers son appropriation par des ménages aisés, en particulier dans le district d’Islington, au nord de la City. Ce n’est que dans les années 1970-1980 que la notion est reprise par des chercheurs anglais et nord-américains, principalement géographes, qui théorisent la notion. La gentrification est reconnue comme une « bifurcation »dans l’évolution sociale des quartiers centraux dégradés des grandes villes, à rebours des modèles d’écologie urbaine de l’École de Chicago. On parle alors de « retour au « centre » » des classes aisées, même s’il s’avère qu’il s’agit plutôt d’un non départ en banlieue que d’un véritable retour. Dans les années 1980-1990, les débats sont vifs et portent principalement sur les causes de ce processus : Neil Smith soutient que la gentrification est d’abord liée à un réinvestissement du centre par les pouvoirs publics et les acteurs privés de l’immobilier, produisant une nouvelle offre de logements haut de gamme dans les anciens quartiers populaires ; au contraire, David Ley, l’explique principalement par les choix individuels des ménages gentrifieurs, issus d’une nouvelle classe moyenne qui se caractérise par de nouveaux choix résidentiels. Pour expliquer cette préférence nouvelle des classes moyennes pour le centre, plusieurs travaux mettent en évidence l’importance de la place des femmes, à la fois actives et parfois élevant seules leurs enfants, ou l’affirmation de modes de vie différents comme les couples homosexuels. Ce n’est que plus récemment, depuis le milieu des années 1990, que les chercheurs s’intéressent en particulier au rôle des politiques publiques dans la gentrification et à ses conséquences sur les classes populaires, la plupart du temps évincées en périphérie. Avec Neil Smith, géographe marxiste élève de David Harvey, un fort courant de géographie radicale structure le champ de la gentrification, en lui donnant une assise critique.
La gentrification a, dans un premier temps, été identifiée comme un processus de réappropriation par les classes moyennes des centres-villes délaissés des villes américaines et anglaises. Elle commence avec la revalorisation systématique des centres-villes américains dans les années 1950-1960 et la reconstruction en Angleterre à la même époque. Elle s’étend dans les années 1970-1980, s’accompagnant souvent de mouvements de résistance. La récession des années 1990 a fait prédire à certains le tassement du processus, voire un mouvement inverse, vite infirmé par les faits, la gentrification reprenant de plus belle et se généralisant dans les années 2000 sans plus occasionner de résistance. Elle est devenue aujourd’hui un objectif majeur des politiques urbaines dans de nombreuses villes à travers le monde, les pouvoirs publics jouant un rôle de premier plan dans la réappropriation des centres par les classes aisées au détriment des classes populaires. Parallèlement, le processus a évolué dans ses formes et ne se limite plus à la réhabilitation progressive des quartiers populaires par des ménages aisés. La gentrification inclut de multiples formes de transformation d’espaces populaires, pas nécessairement résidentiels – comme les espaces industriels, et en particulier les anciens docks – que ce soit par la réhabilitation ou la construction neuve (new-build gentrification), à l’initiative des pouvoirs publics, de promoteurs privés ou de nouveaux ménages résidents. Elle ne se limite plus non plus au centre des villes, et gagne les « banlieues », en général bien reliées au centre-ville.
En Europe continentale, de tels processus avaient été étudiés dès les années 1960-1970 notamment autour du Centre de sociologie urbaine de Nanterre, qui étudia et critiqua vivement les opérations de rénovation menées par l’État en région parisienne. Mais la notion de gentrification n’était pas utilisée jusqu’à récemment dans la littérature scientifique française. C’est seulement en 2003 (Bidou-Zachariasen. C) qu’un premier ouvrage en français lui est explicitement consacré et qu’elle fait son apparition dans des dictionnaires scientifiques.
Depuis son invention, la connotation du mot a changé et varie selon les contextes culturels : dans le monde anglo-saxon, il est passé dans le langage courant et a en partie perdu sa charge critique à la suite de campagnes de valorisation menée par les promoteurs et les pouvoirs publics, « gentrification » étant alors synonyme de « renaissance » ou de « régénération urbaine », passant sous silence les mécanismes de ségrégation qu’elle recouvre. À l’inverse, en Belgique ou en Allemagne, le terme est toujours perçu comme fortement critique, comme en témoigne l’arrestation des chercheurs allemands Mathias Bernt et Andrej Holm en 2007 à Berlin, accusés de « faire partie d’une association terroriste » à cause de leur proximité avec les milieux activistes de résistance à la gentrification. En France, le terme reste cantonné à la sphère scientifique et est peu utilisé par les médias, qui préfèrent parler des « bobos » ou de « boboïsation » ; paré de l’aura des mots anglais, il ne semble pas faire polémique.
Bibliographie :
AUTHIER J.-Y., BIDOU-ZACHARIASEN C. (dir.), 2008, « La gentrification urbaine », Espaces et Sociétés, no 132-133.
BIDOU-ZACHARIASEN C. (dir.), 2003, Retours en ville : des processus de « gentrification » urbaine aux politiques de « revitalisation » des centres, Paris, Descartes & Cie, 267 p.
BUTLER T. et ROBSON G., 2003, London calling : the middle classes and the remaking of inner London, Oxford, Berg Publishers, 256 p.
CLERVAL A., 2008, La gentrification à Paris intra-muros : dynamiques spatiales, rapports sociaux et politiques publiques, thèse de doctorat en géographie, Université de Paris 1, 602 p. http://tel.archives-ouvertes.fr/tel...
FIJALKOW Y. et PRETECEILLE E. (dir.), 2006, « Gentrification : discours et politiques urbaines (France, Royaume-Uni, Canada) », Sociétés Contemporaines, 2006, no 63.
GLASS R., 1964, « Introduction » in Centre for Urban Studies (dir.), London, aspects of change, Londres, Macgibbon & Kee, p. XII-XLI.
LEES L., SLATER T., WYLY E., 2008, Gentrification, New York, Routledge, 309 p.
LEY D., 1996, The New middle class and the remaking of the central city, Oxford, Oxford University Press, 400 p.
SMITH N., 1996, The New urban frontier : gentrification and the revanchist city, New York, Routledge, XX-262 p.
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jeudi 25 novembre 2010
Le bobo nouveau est arrivé! (hipsters)
"Allez les fils à papa, la récré est finie, il va falloir aller bosser maintenant parce que papa vient de perdre son boulot et il peut plus payer pour vos conneries..."
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mercredi 17 novembre 2010
Sociologie des classes moyennes (recension)
Auteurs : Bosc, Serge Editeur : La Découverte, Collection Repères
Présentation
Le terme de « classe moyenne » est largement utilisé dans l'espace médiatique pour évoquer tantôt la « panne de l'ascenseur social » dont ce groupe serait victime, la pression fiscale ou encore la dévalorisation professionnelle qu'il subirait. Pour autant, peu de précisions sont données sur les populations concernées. L'ouvrage de Serge Bosc souligne ainsi d'emblée l'ambivalence de l'expression « classe moyenne » ou « classes moyennes » puisqu'à la différence de « la classe ouvrière », de « la paysannerie » ou de la « bourgeoisie », elle n'est pas spontanément associée à des groupes sociaux délimités. Elle l'incarne l'entre-deux entre les classes supérieures et les classes populaires et associe deux « ordres d'analyse » qui ne se recoupent pas.
L'auteur précise en effet que le qualificatif « moyennes » renvoie à des rangs et des places intermédiaires sur diverses échelles telles que la hiérarchie des revenus, du patrimoine, des qualifications... (perspective « stratificationniste »), tandis que le terme « classes » est associé à des positions et des fonctions dans les rapports sociaux de production et les rapports de pouvoir et fait référence à l'analyse marxiste. Ces conceptions « réalistes » ou « objectivantes » des classes sociales, à la fois opposées et complémentaires, supposent aussi une approche en termes d'affiliations ou d'identifications collectives : sentiment d'appartenance, interaction entre les membres du groupe, dispositions et comportements communs. L'auteur rappelle alors l'hétérogénéité des catégories supposées relever de la constellation moyenne et leurs chevauchements vers les classes supérieures ou populaires.
L'hypothèse centrale de l'ouvrage est ainsi que plusieurs groupes répondraient aux critères qualifiant la « classe moyenne » et les chapitres les plus stimulants cherchent à en décrire les composantes.
S.Bosc revient en premier lieu (chapitre I et II) sur les glissements sémantiques dont a fait l'objet l'expression « classe moyenne » jusqu'á l'essor des « cols blancs ». Son analyse sociohistorique remonte à l'Antiquité grecque et à l'idéal de la condition moyenne, figure de l'équilibre, qu'Aristote percevait comme l'antidote des extrêmes et la garantie d'un « bon gouvernement ». Cette vision normative est réactivée au XVIIIe siècle par les philosophes des Lumières.qui s'efforcent de penser le nouvel ordre social. C'est en définitive au cours du XIXe siècle que les classes moyennes vont incarner le plus ouvertement la modération, le travail et l'épargne. La notion de « classes moyennes » acquiert alors un registre plus moral et politique en se voyant opposée à l'oisiveté ou la cupidité des classes supérieures ou aux passions égalitaristes des classes populaires. Dès la première moitié du XIXe siècle, la classe moyenne est encore largement associée à la bourgeoisie qui souhaite pouvoir exercer ses talents et tirer avantage de son accès à la propriété (bourgeoisie d'affaires). Elle incarne aussi cette classe émergente aspirant à accéder aux affaires publiques et à changer l'ordre social. Ce n'est que lorsque l'emprise de l'aristocratie décline que la bourgeoisie s'affirme comme classe dominante et qu'un premier glissement sémantique majeur va désigner comme « classe moyenne » les petits entrepreneurs (boutiquiers, artisans, cultivateurs...) mais aussi la « petite bourgeoisie diplômée », à savoir les professions libérales tels que les médecins et les professions juridiques et progressivement les petits fonctionnaires.
Ainsi, au cours de la première moitié du XXe siècle, la notion de « classes moyennes » reste prioritairement associée aux catégories non salariées. L'essor du salariat non manuel devient surtout visible au cours de la deuxième révolution industrielle avec le développement de grands établissements industriels, bancaires et financiers, avec la multiplication des grands magasins, ou encore la croissance des administrations et les progrès de la scolarisation qui accompagnent l'émergence de « l'Etat social ». Les « employés » ou assimilés deviennent alors les figures symboliques de la nouvelle société et bénéficient d'autant plus d'une visibilité sociale qu'ils sont avant tout des urbains.
La progression spectaculaire de ces catégories salariées non manuelles s'est accentuée depuis les années 50 alors même que le groupe ouvrier connaissait une expansion puis un recul et que certaines catégories indépendantes étaient en déclin.
L'auteur dégage alors un profil général des classes moyennes contemporaines aux regards des logiques sous-jacentes qui ont sous-tendues les transformations de la structure sociale. Il souligne deux clivages majeurs au sein de cette catégorie composite : une différentiation verticale correspondant à la hiérarchie implicite du salariat dans la nomenclature des PCS : cadres et professions intellectuelles supérieures, professions intermédiaires, employés ; un clivage statutaire opposant les salariés du privé et ceux du public.
Comment délimiter alors les classes moyennes si ce qui semble les qualifier est avant tout les clivages et les oppositions multiples ? La littérature sociologique répond à cette question selon deux perspectives. La première prend le parti de limiter les « classes moyennes » aux « professions intermédiaires » et à certaines catégories d'employés et d'indépendants. Ainsi, Pierre Bourdieu considère que les classes supérieures incluent largement les cadres du privé comme ceux du public, professions intellectuelles comprises (la « fraction dominée de la classe dominante »). La seconde conception, plus extensive élargit la catégorie en y incluant en amont les cadres de la fonction publique et des « professeurs et professions intellectuelles supérieure ». En aval, le débat reste largement ouvert pour déterminer quels groupes de la catégorie « employés » et « ouvriers » peuvent être classés dans la « constellation centrale ». Serge Bosc consacre un chapitre entier à ce débat.
Le troisième chapitre est en effet consacré à délimiter les catégories et professions non salariées qui peuvent être classées dans les classes moyennes. Le chapitre IV revient spécifiquement sur les salariats intermédiaires du public et du privé. L'auteur s'efforce de délimiter les composantes des classes moyennes en s'interrogeant sur les critères qui permettent de qualifier l'appartenance à la constellation moyenne : la position économique (taille de l'entreprise pour les indépendants, place dans la hiérarchie...), les caractéristiques sociales (revenus et patrimoine, niveau de diplôme) mais aussi l'identité sociale (sentiment d'appartenance, place dans le parcours de mobilité sociale). La perspective historique proposée pour chaque groupe social évoqué permet de saisir pourquoi certains sous-groupes plus que d'autres, peuvent être affiliés aux classes moyennes. Les données sur les trajectoires familiales et professionnelles viennent éclairer ces constats. Ainsi, selon les dernières enquêtes de mobilité sociale intergénérationnelle, moins du quart des hommes « cadres et professions intellectuelles supérieures » de plus de 40 ans sont fils de cadre. S.Bosc dresse alors trois ensembles de trajectoires types dans cette catégorie : la trajectoire de promotion (cadres dont les ascendants sont d'origine populaire ou issus de la petite classe moyenne), la trajectoire de reproduction (cadres fils de cadres) et la trajectoire de « reconversion » qui désigne les « déplacements transversaux » au sein des classes moyennes et / ou supérieures. Le monde des cadres et professions intellectuelles supérieures est ainsi socialement divisé entre les « héritiers » et les ascendants d'origine plus modeste, moins dotés socialement et économiquement et qui, à la différence des premiers, s'associent plus spontanément à la classe moyenne qu'à la classe supérieure. L'auteur revient aussi assez longuement sur les spécificités des enseignants du secondaire.
Le cinquième chapitre offre une plongée dans les problématisations théoriques qui se sont succédées ou affrontées pour qualifier les classes moyennes, en fonction des transformations économiques, sociales, culturelles et politiques. L'auteur présente ici une lecture critique des études sociologiques de la classe moyenne, en revenant notamment sur les analyses de Baudelot [1] et de Poulantzas [2] qui s'inscrivent contre la posture néomarxiste qui voit dans les classes moyennes une « troisième force ». Ils utilisent l'expression de « petits bourgeois » pour qualifier un groupe social certes fractionné mais dont les membres « ont en commun de ponctionner une part de la plus-value produite par le prolétariat et extorqué par la bourgeoisie » [Baudelot et al., p255]. Ces auteurs dénient par ailleurs toute autonomie stratégique à la (ou les) petite(s) bourgeoisie(s). Ce dernier postulat se retrouve chez Pierre Bourdieu [3] qui introduit toutefois une rupture en accordant une importance aux ressources culturelles des agents. Il présente une configuration multipolarisée des classes sociales et en particulier des classes moyennes et retient que la structure des ressources et des trajectoires est déterminant dans la différenciation des classes moyennes. Elle est d'abord à l'origine de la polarisation entre une classe moyenne traditionnelle (« petite bourgeoisie en déclin ») et les couches moyennes salariées, plus dotées en capital culturel qu'en capital économique. Elle permet aussi de distinguer une « petite bourgeoisie d'exécution » (au sens d'agents qualifiés mais dociles) et une «petite bourgeoisie nouvelle » centrées sur des professions liées à la sphère culturelle, au système éducatif, aux médias...requérant des compétences culturelles plus fortes. Si Bourdieu oppose les goûts et les attitudes de ces différentes fractions de la bourgeoisie, il dégage des traits communs tels qu'une dépendance à l'égard de la classe dominante, une aspiration à l'ascension sociale et une forte reconnaissance de l'ordre établi.
Ces jugements moralisants que Bourdieu porte sur la classe moyenne sont critiqués par certains auteurs (qui peuvent par ailleurs partager un certain nombre de ses constats). E.Schweisguth [4] présente une lecture alternative des couches moyennes salariées. Il prend en compte comme P.Bourdieu les sphères culturelles et « morales », mais critique ses positions sur plusieurs points. Tout d'abord, les comportements culturels, idéologiques et politiques des classes moyennes ne peuvent être rapportés au seul penchant à l'ascension sociale puisque celui-ci n'est pas seulement propre à la « petite bourgeoise ». En outre, P.Bourdieu néglige les effets de génération au profit des effets d'âge, en insistant sur le conformisme et le conservatisme croissants des petits-bourgeois vieillissant. Grunberg et Schweisguth [5] observent au contraire un progrès des idées libérales en matière de mœurs des « salariés moyens ». Ce libéralisme culturel n'est pas un simple effet de la « bonne volonté culturelle » et de l'allégeance à la « nouvelle bourgeoisie » comme le soulignait Bourdieu mais plutôt d'un rapport critique à l'autorité, d'un désir d'autonomie individuelle ou d'une acceptation de la diversité culturelle plus affirmé que dans d'autres catégories sociales, qui va jouer un rôle fondamental dans le changement culturel. Mendras [6] évoquera des « noyaux innovateurs » pour qualifier les innovations en matière de modes et d'espace de vie, de positionnements politiques ou de participation aux « nouveaux mouvements sociaux », qu'impulsent ces couches moyennes. Cette hypothèse d'une association entre novations culturelles et couches moyennes salariées sous-tend un certain nombre d'études stimulantes que Serge Bosc présente brièvement. L'auteur observe en définitive que si le diagnostic d'une moyennisation « socioéconomique » produisant une convergence en matière de consommation et de revenus semble aujourd'hui contesté par une remontée des inégalités, l'hypothèse d'une moyennisation « culturelle » semble mieux vérifiée, même si les convergences relevées n'effacent pas les clivages entre les couches « cultivées » et les autres.
L'ouvrage se termine par une problématique largement explorée depuis quelques temps : les classes moyennes sont-elles en crise ? L'auteur compile les éléments de déstabilisation (fragilisation des statuts d'emploi, déclassement professionnel et générationnel, tensions professionnelles, évolution défavorable des revenus, ségrégation spatiale...) mais, plutôt que de parler d'une crise générale des classes moyennes, préfère souligner un certain nombre de processus à l'œuvre qui affectent de façon différenciée les composantes de la classe moyenne. Des recompositions font incontestablement apparaître de nouvelles polarisations. Elles sont visibles en particulier aux limites de la classe moyenne, chez les cadres et professions intellectuelles supérieures (figures du « bobo » de David Brooks ou des « manipulateurs de symboles » dont parle Robert Reich), mais aussi au sein des « employés » (entre des employés administratifs qualifiés proche des professions intermédiaires et un « prolétariat de service ») ou encore de la fonction publique d'Etat. De manière générale, on observe avant tout une « translation des inégalités » qui maintient les écarts entre catégories supérieures, moyennes et populaires.
L'ouvrage de Serge Bosc est dense et apporte les conclusions de nombreuses études empiriques qui viennent confirmer la multiplicité des dynamiques à l'œuvre et le caractère hiérarchisé et multipolarisé des classes moyennes. Pour autant l'ouvrage montre qu'il demeure des forces fédératrices au sein des catégories moyennes et souligne qu'à chaque étape historique un groupe a incarné plus que d'autres le label « classes moyennes ». L'impression de « crise » ou du moins de flottement des classes moyennes illustre peut-être justement le fait qu'il n'existe pas aujourd'hui de force fédératrice à identité sociale forte pour incarner « une mythique classe moyenne ».
[1] C.Baudelot, R.Establet, J.Malemort, La Petite Bourgeoisie en France, François Maspero, Paris, 1974.
[3] P.Bourdieu, La Distinction, critique sociale du jugement, Minuit, Paris, 1979.
[4] E.Schweisguth, « Les salariés moyens sont-ils de petits bourgeois ? » Revue française de sociologie, no 4, 1983.
[5] G.Grunberg et E.Schweisguth, « Le virage à gauche des couches moyennes salariées », in G.Lavau et al.(dir.), L'Univers politique des classes moyennes, PFNSP, Paris, 1983.
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« Gentrification » : une notion importée… et importune (2)
SOURCE/Agone (la chronique de Jean-Pierre Garnier)
Le déplacement des élites néo-petites bourgeoises et leurs franges faussement marginalisées, les « bobos », clientèle presque exclusive des partis sociaux-démocrates, participe à la mise en compétition des villes pour séduire les « investisseurs »,
La (re)conversion d’un ancien quartier populaire en quartier « branché » sous l’effet conjugué de la dynamique de marché et des politiques publiques n’est pas le fait d’une fraction de la bourgeoisie, toujours retranchée dans les « beaux quartiers » traditionnels ou les banlieues que l’on appelle « résidentielles » pour rappeler le caractère hypersélectif de l’habitat où elle demeure.
Les nouveaux habitants qui ont entrepris de s’approprier certains secteurs urbains où vivait une population majoritairement composée d’ouvriers et d’employés, auxquels on peut ajouter les petits commerçants et artisans qui subvenaient aux besoins des précédents, appartiennent pour la plupart à des catégories socio-professionnelles très diplômées occupant des emplois hautement qualifiés dans la « nouvelle économie » dite de la « connaisssance » par ses apologistes. Ses membres travaillent dans les laboratoires, les centres de recherche, les salles de marché ou les médias, mais peuvent être également artistes, psychanalystes ou enseignants du supérieur. Ce groupe très composite dispose d’un pouvoir d’achat élevé qui lui permet de consommer « autrement » que les « bourgeois » traditionnels, mais à des coûts élevés, que ce soit en matière d’habillement, d’alimentation, de loisirs, d’ameublement ou, bien sûr, de logement. Promues à longueur de pages « culturelles » par la presse qui lui est destinée, les pseudo-transgressions et autres « œuvres dérangeantes » dont cette catégorie privilégiée fait son miel participent d’une autre forme de conformité conservatrice en phase avec l’esthétisation du mode de vie qui lui permet de se démarquer du commun. Cependant, aussi dispendieux soit-il, cet hédonisme consumériste n’autorise pas à classer ce groupe parmi la bourgeoisie proprement dite. À cet égard, l’appellation oxymorique et médiatique de « bobos » qui sert couramment à désigner les néo-petits bourgeois qui tiennent le haut du pavé dans les quartiers « gentrifiés » est doublement trompeuse.
La « différence » dont les néo-petits bourgeois se targuent pour valoriser leur « style de vie » n’a d’abord rien à voir avec l’anticonformisme de la bohême artistique de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Sans le sou et souvent sans toit, les artistes qui composaient cette dernière (peintres, sculpteurs, poètes, musiciens…) refusaient la société bourgeoise, ses valeurs et ses codes, au point de rompre matériellement avec elle alors qu’ils en étaient parfois issus. Les « bobos », en revanche, se sentent parfaitement à l’aise dans la société capitaliste actuelle. Ils ne connaissent pas la marginalité et la misère qui étaient le lot de la bohême originelle. Bien au contraire : soi disant « hors normes », leurs coûteuses préférences culturelles contribuent à alimenter un marché de l’art et de la mode en pleine expansion à la grande satisfaction d’une bourgeoisie éclairée à l’affût des dernières nouveautés en matière de « création ».
À titre d’exemple, on peut mentionner les « super-bobos » que seraient les stars de l’architecture internationale : les Jean Nouvel, Christian de Portzamparc, Renzo Piano et autres Rem Koolhas. Multi-millionnaires en euros ou en dollars grâce aux projets faramineux dont ils sont les auteurs, à la tête d’agences aux effectifs nombreux, jouissant des privilèges que leur procure leur statut de concepteurs internationalement reconnus, on voit mal ce qui pourrait rattacher ces membres de la jet set mondialisée à la « bohême » de jadis, si ce n’est, pour certains, l’anticapitalisme de pacotille, répudié et oublié depuis, qu’ils professaient dans les écoles d’architecture lorsqu’ils étaient encore étudiants. Choyés par les puissants de ce monde devenus leurs clients, reçus dans tous les lieux du pouvoir pour leur talent à accroître le pouvoir symbolique des lieux et, par là, celui de leurs commanditaires, encensés par la critique la plus académique, ces maîtres d’œuvre qui sont aussi des maîtres à penser « la ville du futur » ne sont cependant pas pour autant des bourgeois. Solidaires de ces derniers, à qui ils doivent leur statut, leur prospérité et la possibilité de laisser une trace dans l’espace urbain, ils ne se confondent pas avec eux. Dessiner des bâtiments luxueux, spectaculaires et innovants (musées, médiathèques, auditoriums, théâtres, mairies, ambassades, sièges sociaux, etc.) commandités par des gens de pouvoir, qu’il soit économique ou politique, c’est, en fait, rester fidèle à une tradition pluriséculaire : celle où l’architecte se met au service du Prince.
Même si elle joue un rôle actif dans la reproduction des rapports de domination, la petite bourgeoisie intellectuelle, y compris pour ce qui concerne ses franges supérieures, ne fait pas, répétons-le, partie de la classe dominante. Aussi influente soit-elle sur le plan idéologique, sa place et sa fonction demeurent celles d’une classe intermédiaire structurellement dépendante de celle-ci. Mais, elle aussi doit s’approprier un espace pour y imprimer sa marque, même si le « boboland » diffère notablement, par son « urbanité », au sens lefebvrien du terme, des « ghettos du gotha [1] » : « Résider dans des quartiers centraux réhabilités est presque devenu un critère d’appartenance », la « pierre angulaire d’une stratégie de distinction sociale, voire de prise de pouvoir symbolique sur la ville » [2]. Une prise de pouvoir politique, également, au moins au niveau local. Car la « gentrification » ne touche pas seulement l’espace construit : elle affecte aussi la nature des partis de la gauche officielle dont l’assise populaire n’a cessé de se réduire.
Leurs dirigeants, leurs militants et la majeure partie de leur électorat appartiennent à la petite bourgeoisie intellectuelle, encore qu’il arrive à certains d’intégrer, grâce à leur carnet d’adresse copieusement rempli à l’occasion de leurs hautes responsabilités politiciennes, les rangs de la bourgeoisie. « Il s’agit d’un phénomène européen : un peu partout on assiste à une “gentrification” de la social-démocratie. [3]» Aussi ne s’étonnera-t-on pas du fait que les municipalités « de gauche » tendent la plupart du temps à aller au devant des souhaits et des aspirations de leur nouvelle base sociale, notamment dans les domaines du « cadre de vie » et de la consommation culturelle. « Virer en douceur les pauvres de l’hypercentre et monter en gamme le produit-ville pour séduire les bobos [4] » : la politique urbaine menée par le maire « socialiste » de Nantes et son équipe « rose-verte » n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. C’est, dans ses grandes lignes, la même que celle qui est poursuivie à Grenoble, Rennes Lille ou Strasbourg, comme d’ailleurs dans des villes gouvernées par la droite telles que Bordeaux ou Marseille, non sans difficultés dans ce dernier cas, en raison de l’enracinement persistant du peuple dans les quartiers centraux. Comme beaucoup de leurs homologues des pays voisins, les édiles de l’Hexagone ont pris acte de ce que la « qualité de la vie urbaine » dont ils ont fait leur priorité, « de même que la ville elle-même, est désormais une marchandise réservée aux plus fortunés, dans un monde où le consumérisme, le tourisme, les industries de la culture et de la connaissance sont devenus des aspects majeurs de l’économie politique urbaine [5] ».
Par-delà la nouveauté de ces aspects, l’économie politique urbaine reste plus que jamais tributaire des modalités de l’accumulation capitaliste, et donc des intérêts des classes dirigeantes. Les élites néo-petites bourgeoises qui ont pris les leviers de commande dans les grandes agglomérations ne font que se plier aux desiderata de la bourgeoisie « mondialisée », comme le montre leur engouement récent pour la « métropolisation ». Présentée, tant par les politiciens et les journalistes que par les chercheurs inféodés, comme un processus à la fois inéluctable et bénéfique sans lien aucun avec les rapports de classes, elle n’est pourtant que l’inscription spatiale d’une tendance lourde de l’accumulation du capital : la polarisation des activités directionnelles liées à la « concentration du tertiaire noble aux niveaux supérieurs de l’armature urbaine », pour reprendre une formulation technocratique en vogue dans les années 1960 en France, à l’époque où l’État s’efforçait de promouvoir des « métropoles d’équilibre » pour contrebalancer l’hégémonie de la capitale.
Du fait de leur expansion, ces activités, les professions annexes et les gens qui les exercent se trouvent « à l’étroit » dans les centres-villes et même les villes-centres au cœur des agglomérations. L’étalement urbain, vilipendé aujourd’hui comme contraire à l’avènement d’une hypothétique « ville durable » continue d’aller de pair avec le renforcement de la centralité. Seule l’échelle du processus a changé : les anciennes limites politico-administratives sont devenues caduques pour gérer l’urbanisation capitaliste. D’où le dilemme auquel se trouvent confrontés élites locales, élues ou non, dans les grandes villes et leurs banlieues en matière de « gouvernance urbaine » : métropolisation ou marginalisation.
La « concurrence libre et non faussée », qui s’applique au « champ urbain » comme dans les autres domaines, met, en effet, les villes en compétition les unes avec les autres, aux niveaux mondial, continental ou national, pour séduire les « investisseurs », c’est-à-dire les entrepreneurs, et la « matière grise », à savoir la fraction de la petite bourgeoisie intellectuelle qui, par goût culturel ou par nécessité professionnelle, préfère les avantages et les agréments de la centralité urbaine aux joies de l’habitat individuel périphérique et verdoyant. Menées sous l’égide de municipalités désireuses d’accroître l’attractivité d’une ville ou d’en effacer l’image sinistrée après la désindustrialisation, les politiques de « gentrification » peuvent prendre, comme cela a été souvent observé, la forme de la « réhabilitation » du patrimoine existant, avec ou sans réaffectation des lieux et reconversion de leur usage, ou de la « rénovation », c’est-à-dire de la destruction partielle ou complète, suivie de la construction. Ce « renouvellement urbain », à la fois spatial et social, ne concerne pas seulement le logement, mais aussi les espaces publics, commerciaux et de loisirs.
Que recouvre, en fin de compte, la « gentrification »? À la fois un processus et une politique, l’un entraînant ou encourageant l’autre, d’élitisation du « droit à la ville » au profit de la classe dirigeante et d’une partie de la nouvelle alliée, la petite bourgeoisie intellectuelle, qui ne fait que parachever la dépossession urbaine des classes populaires.
Jean-Pierre Garnier a publié aux éditions Agone : Une violence éminemment contemporaine. Essais sur la ville, la petite-bourgeoisie intellectuelle et l'effacement des classes populaires (2010).
[2] Anne Clerval, compte-rendu de David Brooks, Les Bobos. Les bourgeois bohèmes, mis en ligne le 17 mars 2005 sur Cybergeo, modifié le 12 décembre 2006.
[3] Christophe Guilly, « La nouvelle géographie sociale à l’assaut de la carte électorale », Cevipof, 2002.
[4] Jean-Pierre Garnier, La Brique, n° 16, juillet-août, 2007.
[5] David Harvey, « The right to the city », New Left Review, september-october 2008, n° 53.
La « différence » dont les néo-petits bourgeois se targuent pour valoriser leur « style de vie » n’a d’abord rien à voir avec l’anticonformisme de la bohême artistique de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Sans le sou et souvent sans toit, les artistes qui composaient cette dernière (peintres, sculpteurs, poètes, musiciens…) refusaient la société bourgeoise, ses valeurs et ses codes, au point de rompre matériellement avec elle alors qu’ils en étaient parfois issus. Les « bobos », en revanche, se sentent parfaitement à l’aise dans la société capitaliste actuelle. Ils ne connaissent pas la marginalité et la misère qui étaient le lot de la bohême originelle. Bien au contraire : soi disant « hors normes », leurs coûteuses préférences culturelles contribuent à alimenter un marché de l’art et de la mode en pleine expansion à la grande satisfaction d’une bourgeoisie éclairée à l’affût des dernières nouveautés en matière de « création ».
À titre d’exemple, on peut mentionner les « super-bobos » que seraient les stars de l’architecture internationale : les Jean Nouvel, Christian de Portzamparc, Renzo Piano et autres Rem Koolhas. Multi-millionnaires en euros ou en dollars grâce aux projets faramineux dont ils sont les auteurs, à la tête d’agences aux effectifs nombreux, jouissant des privilèges que leur procure leur statut de concepteurs internationalement reconnus, on voit mal ce qui pourrait rattacher ces membres de la jet set mondialisée à la « bohême » de jadis, si ce n’est, pour certains, l’anticapitalisme de pacotille, répudié et oublié depuis, qu’ils professaient dans les écoles d’architecture lorsqu’ils étaient encore étudiants. Choyés par les puissants de ce monde devenus leurs clients, reçus dans tous les lieux du pouvoir pour leur talent à accroître le pouvoir symbolique des lieux et, par là, celui de leurs commanditaires, encensés par la critique la plus académique, ces maîtres d’œuvre qui sont aussi des maîtres à penser « la ville du futur » ne sont cependant pas pour autant des bourgeois. Solidaires de ces derniers, à qui ils doivent leur statut, leur prospérité et la possibilité de laisser une trace dans l’espace urbain, ils ne se confondent pas avec eux. Dessiner des bâtiments luxueux, spectaculaires et innovants (musées, médiathèques, auditoriums, théâtres, mairies, ambassades, sièges sociaux, etc.) commandités par des gens de pouvoir, qu’il soit économique ou politique, c’est, en fait, rester fidèle à une tradition pluriséculaire : celle où l’architecte se met au service du Prince.
Même si elle joue un rôle actif dans la reproduction des rapports de domination, la petite bourgeoisie intellectuelle, y compris pour ce qui concerne ses franges supérieures, ne fait pas, répétons-le, partie de la classe dominante. Aussi influente soit-elle sur le plan idéologique, sa place et sa fonction demeurent celles d’une classe intermédiaire structurellement dépendante de celle-ci. Mais, elle aussi doit s’approprier un espace pour y imprimer sa marque, même si le « boboland » diffère notablement, par son « urbanité », au sens lefebvrien du terme, des « ghettos du gotha [1] » : « Résider dans des quartiers centraux réhabilités est presque devenu un critère d’appartenance », la « pierre angulaire d’une stratégie de distinction sociale, voire de prise de pouvoir symbolique sur la ville » [2]. Une prise de pouvoir politique, également, au moins au niveau local. Car la « gentrification » ne touche pas seulement l’espace construit : elle affecte aussi la nature des partis de la gauche officielle dont l’assise populaire n’a cessé de se réduire.
Leurs dirigeants, leurs militants et la majeure partie de leur électorat appartiennent à la petite bourgeoisie intellectuelle, encore qu’il arrive à certains d’intégrer, grâce à leur carnet d’adresse copieusement rempli à l’occasion de leurs hautes responsabilités politiciennes, les rangs de la bourgeoisie. « Il s’agit d’un phénomène européen : un peu partout on assiste à une “gentrification” de la social-démocratie. [3]» Aussi ne s’étonnera-t-on pas du fait que les municipalités « de gauche » tendent la plupart du temps à aller au devant des souhaits et des aspirations de leur nouvelle base sociale, notamment dans les domaines du « cadre de vie » et de la consommation culturelle. « Virer en douceur les pauvres de l’hypercentre et monter en gamme le produit-ville pour séduire les bobos [4] » : la politique urbaine menée par le maire « socialiste » de Nantes et son équipe « rose-verte » n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. C’est, dans ses grandes lignes, la même que celle qui est poursuivie à Grenoble, Rennes Lille ou Strasbourg, comme d’ailleurs dans des villes gouvernées par la droite telles que Bordeaux ou Marseille, non sans difficultés dans ce dernier cas, en raison de l’enracinement persistant du peuple dans les quartiers centraux. Comme beaucoup de leurs homologues des pays voisins, les édiles de l’Hexagone ont pris acte de ce que la « qualité de la vie urbaine » dont ils ont fait leur priorité, « de même que la ville elle-même, est désormais une marchandise réservée aux plus fortunés, dans un monde où le consumérisme, le tourisme, les industries de la culture et de la connaissance sont devenus des aspects majeurs de l’économie politique urbaine [5] ».
Par-delà la nouveauté de ces aspects, l’économie politique urbaine reste plus que jamais tributaire des modalités de l’accumulation capitaliste, et donc des intérêts des classes dirigeantes. Les élites néo-petites bourgeoises qui ont pris les leviers de commande dans les grandes agglomérations ne font que se plier aux desiderata de la bourgeoisie « mondialisée », comme le montre leur engouement récent pour la « métropolisation ». Présentée, tant par les politiciens et les journalistes que par les chercheurs inféodés, comme un processus à la fois inéluctable et bénéfique sans lien aucun avec les rapports de classes, elle n’est pourtant que l’inscription spatiale d’une tendance lourde de l’accumulation du capital : la polarisation des activités directionnelles liées à la « concentration du tertiaire noble aux niveaux supérieurs de l’armature urbaine », pour reprendre une formulation technocratique en vogue dans les années 1960 en France, à l’époque où l’État s’efforçait de promouvoir des « métropoles d’équilibre » pour contrebalancer l’hégémonie de la capitale.
Du fait de leur expansion, ces activités, les professions annexes et les gens qui les exercent se trouvent « à l’étroit » dans les centres-villes et même les villes-centres au cœur des agglomérations. L’étalement urbain, vilipendé aujourd’hui comme contraire à l’avènement d’une hypothétique « ville durable » continue d’aller de pair avec le renforcement de la centralité. Seule l’échelle du processus a changé : les anciennes limites politico-administratives sont devenues caduques pour gérer l’urbanisation capitaliste. D’où le dilemme auquel se trouvent confrontés élites locales, élues ou non, dans les grandes villes et leurs banlieues en matière de « gouvernance urbaine » : métropolisation ou marginalisation.
La « concurrence libre et non faussée », qui s’applique au « champ urbain » comme dans les autres domaines, met, en effet, les villes en compétition les unes avec les autres, aux niveaux mondial, continental ou national, pour séduire les « investisseurs », c’est-à-dire les entrepreneurs, et la « matière grise », à savoir la fraction de la petite bourgeoisie intellectuelle qui, par goût culturel ou par nécessité professionnelle, préfère les avantages et les agréments de la centralité urbaine aux joies de l’habitat individuel périphérique et verdoyant. Menées sous l’égide de municipalités désireuses d’accroître l’attractivité d’une ville ou d’en effacer l’image sinistrée après la désindustrialisation, les politiques de « gentrification » peuvent prendre, comme cela a été souvent observé, la forme de la « réhabilitation » du patrimoine existant, avec ou sans réaffectation des lieux et reconversion de leur usage, ou de la « rénovation », c’est-à-dire de la destruction partielle ou complète, suivie de la construction. Ce « renouvellement urbain », à la fois spatial et social, ne concerne pas seulement le logement, mais aussi les espaces publics, commerciaux et de loisirs.
Que recouvre, en fin de compte, la « gentrification »? À la fois un processus et une politique, l’un entraînant ou encourageant l’autre, d’élitisation du « droit à la ville » au profit de la classe dirigeante et d’une partie de la nouvelle alliée, la petite bourgeoisie intellectuelle, qui ne fait que parachever la dépossession urbaine des classes populaires.
Jean-Pierre Garnier
——Jean-Pierre Garnier a publié aux éditions Agone : Une violence éminemment contemporaine. Essais sur la ville, la petite-bourgeoisie intellectuelle et l'effacement des classes populaires (2010).
Notes
[1] Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Dans les beaux quartiers, Seuil, 1999.[2] Anne Clerval, compte-rendu de David Brooks, Les Bobos. Les bourgeois bohèmes, mis en ligne le 17 mars 2005 sur Cybergeo, modifié le 12 décembre 2006.
[3] Christophe Guilly, « La nouvelle géographie sociale à l’assaut de la carte électorale », Cevipof, 2002.
[4] Jean-Pierre Garnier, La Brique, n° 16, juillet-août, 2007.
[5] David Harvey, « The right to the city », New Left Review, september-october 2008, n° 53.
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