Il est arrivé un moment où les expériences ne s'échangeaient plus.
Ce n'était pas parce qu'on manquait de savoir. Au contraire, on en
avait trop, il nous dépassait tous et surtout, dans sa façon de dépasser
chacun d'entre nous, il était devenu impersonnel.
Il pouvait faire l'objet d'expérimentations ou de vérifications, mais
en tant que personnes, nous ne pouvions plus échanger entre nous à son
sujet.
"La performance et la barbarie sont si étroitement mêlés dans la culture que seule une ascèse barbare à l’encontre de la culture et de ses matrices permet d’entrevoir l’autre face du monde. "
Inakomyliachtchi
Inakomyliachtchi
"L’esthétique – comme dimension du symbolique devenue à la fois arme et théâtre de la guerre économique – substitue le conditionnement des hypermasses à l’expérience sensible des individus psychiques ou sociaux. L’hypersynchronisation conduit à la perte d’individuation par l’homogénéisation des passés individuels, en ruinant le narcissisme primordial et le processus d’individuation psychique et collective : ce qui permettait la distinction du je et du nous, désormais confondus dans l’infirmité symbolique d’un on amorphe."
Bernard Stiegler
Bernard Stiegler
"Maintenant l’homme normal sait que sa conscience devait s’ouvrir à ce qui l’avait le plus violemment révolté :
ce qui, le plus violemment, nous révolte, est en nous."
Georges Bataille
ce qui, le plus violemment, nous révolte, est en nous."
Georges Bataille
« Partout où règne le spectacle, les seules forces organisées sont celles qui veulent le spectacle. Aucune ne peut donc plus être ennemie de ce qui existe, ni transgresser l’omerta qui concerne tout. »
Guy DEBORD
Guy DEBORD
«Est-ce que la proposition honnête et modeste d’étrangler le dernier jésuite avec les boyaux du dernier janséniste ne pourrait amener les choses à quelque conciliation ?»
Lettre du curé Jean Meslier à Claude-Adrien Helvétius, 11 mai 1671.
« Nous supposons également que l’art ne peut pas être compris au travers de l’intellect, mais qu’il est ressenti au travers d’une émotion présentant quelque analogie avec la foi religieuse ou l’attraction sexuelle – un écho esthétique. Le goût donne un sentiment sensuel, pas une émotion esthétique. Le goût présuppose un spectateur autoritaire qui impose ce qu’il aime ou ce qu’il n’aime pas, et traduit en « beau » et « laid » ce qu’il ressent comme plaisant ou déplaisant. De manière complètement différente, la « victime » de l’écho esthétique est dans une position comparable à celle d’un homme amoureux, ou d’un croyant, qui rejette spontanément les exigences de son ego et qui, désormais sans appui, se soumet à une contrainte agréable et mystérieuse. En exerçant son goût, il adopte une attitude d’autorité ; alors que touché par la révélation esthétique, le même homme, sur un mode quasi extatique, devient réceptif et humble. »
Marcel DUCHAMP
Lettre du curé Jean Meslier à Claude-Adrien Helvétius, 11 mai 1671.
« Nous supposons également que l’art ne peut pas être compris au travers de l’intellect, mais qu’il est ressenti au travers d’une émotion présentant quelque analogie avec la foi religieuse ou l’attraction sexuelle – un écho esthétique. Le goût donne un sentiment sensuel, pas une émotion esthétique. Le goût présuppose un spectateur autoritaire qui impose ce qu’il aime ou ce qu’il n’aime pas, et traduit en « beau » et « laid » ce qu’il ressent comme plaisant ou déplaisant. De manière complètement différente, la « victime » de l’écho esthétique est dans une position comparable à celle d’un homme amoureux, ou d’un croyant, qui rejette spontanément les exigences de son ego et qui, désormais sans appui, se soumet à une contrainte agréable et mystérieuse. En exerçant son goût, il adopte une attitude d’autorité ; alors que touché par la révélation esthétique, le même homme, sur un mode quasi extatique, devient réceptif et humble. »
Marcel DUCHAMP
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mercredi 16 novembre 2011
Ruine de l'expérience (situation de transhumance)
lundi 7 novembre 2011
La reproduction de la vie quotidienne
Fredy Perlman
(première parution : 1969)
Mis en ligne le 20 septembre 2011
Thèmes :
Critiques du travail
(25 brochures)
Formats :
(HTML)
(PDF,1.2 Mo)
(PDF,1.3 Mo)
(web)
Version papier disponible chez :
Ravage Éditions (Paris)
The Reproduction of Daily Life, écrit à Kalamazoo (Michigan) a été publié pour la première fois en 1969 chez Black & Red Books, à Detroit. Il fut réédité en octobre 1992 dans Anything Can Happen, chez Phoenix Press, à Londres. Une première traduction française est parue dans la revue L’Homme et la Société n° 15 du premier trimestre 1975. Une seconde traduction française a été publiée dans (Dis)continuité n° 15 en juillet 2001. La traduction ci-présente, inédite, est effectuée par Ravage Éditions en 2011, à Paris.
L’activité quotidienne des esclaves reproduit l’esclavage. Par leur activité quotidienne, les esclaves ne se reproduisent pas seulement physiquement eux-mêmes et leurs maîtres, ils reproduisent également les instruments par lesquels leurs maîtres les oppriment, ainsi que leurs propres habitudes de soumission à l’autorité du maître. Pour les hommes vivant dans une société fondée sur l’esclavage, le rapport maître-esclave semble à la fois naturel et éternel. Pourtant, les hommes ne naissent pas maîtres ou esclaves. L’esclavage est une forme sociale spécifique à laquelle les hommes sont soumis exclusivement dans des conditions matérielles et historiques déterminées.
L’activité quotidienne concrète des salariés reproduit le salariat et le capital. Par leurs activités quotidiennes, les hommes « modernes », comme les membres d’une tribu ou les esclaves, reproduisent les habitudes, leurs relations sociales et les idées de leur société, ils reproduisent la forme sociale de la vie quotidienne. De même que le système tribal et l’esclavage, le système capitaliste n’est ni la forme naturelle, ni la forme définitive de la société humaine. Comme les formes sociales précédentes, le capitalisme est la réponse spécifique à des conditions matérielles et historiques données.
Contrairement aux formes précédentes d’activité sociale, la vie quotidienne dans la société capitaliste transforme systématiquement les conditions matérielles auxquelles le capitalisme répondait à l’origine. Certaines limites matérielles à l’activité humaine sont progressivement maîtrisées. A un degré élevé d’industrialisation, l’activité concrète crée ses propres conditions matérielles ainsi que sa forme sociale. Ainsi, l’objet de notre analyse ne doit pas se limiter à la manière par laquelle l’activité concrète dans la société capitaliste reproduit cette société capitaliste, mais aussi aux raisons qui font que cette activité elle-même supprime les conditions matérielles auxquelles répond le capitalisme.
mardi 25 octobre 2011
« Le spectacle comme illusion et réalité : Guy Debord et la critique de la valeur »
Ce texte ci-dessous de 12 pages est la retranscription d'une allocution du philosophe Gérard Briche sur la signification du concept de spectacle chez Debord au regard de la critique de la valeur.
Une
parole de scandale dont on a pas fini d'entendre parler. La notion de
spectacle dont les situationnistes ont
fait le concept critique le plus connu, est une notion équivoque. Sa
banalité apparente a été beaucoup dans le fait, qu'il soit employé par
nombre de coquins qui s'autorisent de Debord en tout
inconscience ou en toute imposture. Le
comble de ces impostures qui sont les plus conscientes, étant
qu'on va attribuer aux situationnistes et à Guy Debord, au déni de
l'évidence et des déclarations explicites de Guy Debord, une haine des
images. Je cite quand même, par exemple, l'avis qu'il
donne en tête de son Panégyrique : " Les tromperies
dominantes de l'époque sont en passe de faire oublier que la vérité peut
se voir aussi dans les images ". Et on sait, on le
verra tout à l'heure, que Debord n'a jamais méprisé l'usage des
images. Mon propos ne sera pas pourtant de préciser la théorie
situationniste du spectacle. Il sera beaucoup plus modeste. Enfin,
en même temps, plus modeste et plus ambitieux. Modeste
parce qu'il va se limiter à situer le
concept situationniste de spectacle à l'analyse de la marchandise.
Je rappelle que la société du spectacle est désignée comme " société
spectaculaire-marchande ". Guy Debord lui donne une
consistance critique rigoureuse, mais, c'est en tout cas l'hypothèse
que je voudrai vous proposer, il ne va pas au bout du chemin. Alors,
est-ce que ce terme de spectacle serait une banalité de
base ? Est-ce qu'il n'y a pas exagération à y voir un concept, un
concept de l'analyse critique ?
Pour lire la suite...
Voir le Fichier : Le_spectacle_comme_illusion_et_realite_2_40.pdf
Libellés :
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dimanche 9 octobre 2011
FAIRE SYSTÈME : L'ÂGE D'OR DE GUY BRUNET
source : http://jmchesne.blogspot.com/
Guy Brunet est né dans l'Aveyron en 1945 et dès l’enfance il baigne dans l’univers du septième art car son père gérait un cinéma dans le Tarn. Jusqu'en 1963, programmant essentiellement des films hollywoodiens, Guy aida son père comme projectionniste et monteur. Comme il le dit, c’est probablement l’arrivée de la télévision qui aura raison de l’activité de la famille Brunet qui s’installe ensuite à Cahors et y développe un petit commerce d’electro-ménager. En 1973, il revient dans le bassin minier de Decazeville (Aveyron) où il sera ouvrier dans plusieurs usines et c’est en 1987 qu’il se consacre pleinement à sa passion : le cinéma. Depuis et sans discontinuer, il peint l'Age d'Or du cinéma, celui des années 30 aux années 60 réalisant une sorte d’inventaire extravagant étayé par une solide érudition encyclopédique sur le sujet.
Guy Brunet est né dans l'Aveyron en 1945 et dès l’enfance il baigne dans l’univers du septième art car son père gérait un cinéma dans le Tarn. Jusqu'en 1963, programmant essentiellement des films hollywoodiens, Guy aida son père comme projectionniste et monteur. Comme il le dit, c’est probablement l’arrivée de la télévision qui aura raison de l’activité de la famille Brunet qui s’installe ensuite à Cahors et y développe un petit commerce d’electro-ménager. En 1973, il revient dans le bassin minier de Decazeville (Aveyron) où il sera ouvrier dans plusieurs usines et c’est en 1987 qu’il se consacre pleinement à sa passion : le cinéma. Depuis et sans discontinuer, il peint l'Age d'Or du cinéma, celui des années 30 aux années 60 réalisant une sorte d’inventaire extravagant étayé par une solide érudition encyclopédique sur le sujet.
| La façade de l'ancienne boucherie peinte par Guy Brunet en 2004 |
| Guy Brunet peint généralement ses grandes affiches sur le pas de sa porte, indifférent au vacarme du passage des voitures et des camions. |
| Dioramas et autres petits décors utilisés pour ses films |
| Des dizaines d'affiches de cinéma revisitées et peintes à la glycéro. |
Sur des supports de récupération,
Guy Brunet réinvente à sa façon affiches, publicités, logos de firmes.
Il retrace en se filmant lui-même durant des heures, l’histoire du
cinéma et pour illustrer ses propos, il montre à l’écran certaines des
750 silhouettes de «vedettes» qu'il a peintes pratiquement grandeur
nature sur du carton ondulé. Cette foule impressionnante d’acteurs, de
metteurs en scène, d'opérateurs, de décorateurs, de producteurs... est
répartie dans les pièces et les couloirs de cette ancienne boucherie
acquise en 1994. Les hommes d’un côté les femmes de l’autre. L’ambiance
générale des lieux est totalement incroyable voire inquiétante puisque
l’on est observé par des centaines de regards. Guy Brunet est
intarissable et vous fera découvrir son royaume dans la quasi pénombre
d’une bâtisse humide et vétuste mais cette visite à Viviez reste
sincèrement l’une des plus fortes et bouleversantes que j’ai pu vivre
auprès d’un créateur.
| Des centaines de silhouettes de personnages oubliés. |
Ce travail obsessionnel et sa vie toute entière sont intimement liés au
cinéma à tel point qu’au dehors, Guy Brunet n’est pas très à l’aise et
ne trouve pas sa place. Au delà de son pas de porte le monde extérieur
ne l'intéresse pas vraiment. Il le dit lui-même : «Quand je suis en
dehors de chez moi, je me demande sur quelle planète je suis. Je suis
comme la station Mir qui redescend sur Terre. C’est à dire que pour
moi, l’extérieur c’est l’inverse : j’entre dans un univers qui me
dépasse, je suis dans un autre monde, complètement perdu... alors que
chez moi je retrouve un système de vie qui me convient parfaitement.
Alors bien sûr, pour certains c’est du rêve mais pour moi c’est une
réalité puisque tout ce que j’ai autour de moi existe.»
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alchimie,
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art,
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BRUT,
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encre psychique,
Guy BRUNET,
mythologies,
possession
samedi 8 octobre 2011
TARANTISMO II - Transe & tarentules
Variation documentaire autour de Latrodectus, « qui mord en cachette »
À l’orée des années 1960, dans une demeure exiguë de
paysans du Salento (Midi italien), le documentariste Gianfranco Mingozzi
saisissait [1] les derniers spasmes d’un mal ancestral porté par la culture populaire méridionale : le tarentisme. La pizzica, musique stridente, mêlant tambourin et violon, servait à guérir par la transe les femmes affectées, dites « tarentulées » [2]. Mingozzi suivait de près les sentiers ethnologiques frayés sur La Terre du remords par le communiste indiscipliné Ernesto De Martino [3]
quelque temps auparavant. À cette époque, l’hégémonie de la rationalité
intellectuelle bourgeoise – toujours profondément positiviste – se
piquait d’éliminer cet héritage magico-religieux honteux,
essentiellement relégué à l’espace domestique, et de refouler l’une des
tares culturelles associée à « la question méridionale ».
L’approche démartinienne rompait avec le schème dominant
de compréhension de la transe – réduite à une alternative entre
possession authentique et mauvaise-foi –, afin de l’interpréter comme
une résistance des dominés à une situation historique de misère sociale.
Selon De Martino, le tarentisme protégeait la « présence » [4]
de l’homme dans son monde en renversant symboliquement plusieurs
couples et figures de l’altérité : catholicisme-paganisme, homme-femme,
bourgeois-paysans et Occident-Orient [5].
Sa mort précoce en 1965 le laissa sans filiation intellectuelle et
politique, bien qu’il ait ouvert la voie à l’antipsychiatrie et anticipé
les préoccupations constitutives de courants universitaires
anglo-saxons à venir, d’inspiration gramscienne.
Le tarentisme est sorti des limbes de l’oubli un quart
de siècle plus tard, lorsque le sociologue Georges Lapassade porta son
attention sur les états modifiés de conscience, passés et
contemporains [6].
Cette renaissance académique a accompagné l’émergence d’une
neo-pizzica, mouvement festif, décomplexé, populaire et lucratif. Dans
ce sillage, deux jeunes réalisateurs italien et français, Irene Gurrado
et Jérémie Basset, choisirent d’explorer, au mitan des années 2000, le
terrain démartinien laissé en jachère. Pour le second, cette épopée
documentaire devint, pendant près de cinq ans, le pivot central d’une
quête politique existentielle, et une introspection malicieuse
questionnant la relation du réalisateur à son objet de recherche.
La production du film s’est bâtie progressivement au
travers de dons financiers, de prêts matériels, d’une maigre subvention,
et surtout du RMI qui, au côté de boulots d’appoint, libérait un temps
précieux. Toutes les étapes d’élaboration du film Latrodectus – "qui mord en cachette" [7]
- ont été maîtrisées par les auteurs, avec des appuis techniques
extérieurs ponctuels. A posteriori, ils se sont intéressés à la produzione dal basso [8],
financement par micro-souscriptions répandu en Italie en réaction au
marasme d’une industrie audiovisuelle crétine. Enfin, l’étalement de la
réalisation, assujetti à la pauvreté des moyens, n’était pas contraint
par l’impératif d’obtenir dare-dare un produit fini. Au contraire,
l’égrènement des saisons a mûri une œuvre exigeante et réflexive. Le
traitement du sujet s’est inscrit dans le temps long, historique.
Latrodectus émet l’hypothèse d’une
continuité entre la transe intime disparue et celle, contemporaine et
collective, qui réunit annuellement dans le Salento, lors de La Notte della Taranta,
quelques cent mille festivaliers, parfois avides consommateurs d’une
tradition recomposée aux allures mystiques. L’énigme reste entière quant
à la dimension "thérapeutique" des rituels modernes, symptômes et/ou
remèdes d’un mal-être social supposé. Néanmoins, le passage de la pizzica
du confinement de la sphère privée à une exhibition publique marchande
apparaît comme un corrélat à l’esprit de notre temps et à son corps
socio-économique.
Entretien avec Irene Gurrado, co-auteure et ethnopsychiatre
Avant de parler de votre documentaire, Latrodectus, « qui mord en cachette », peux-tu expliquer ce qu’est l’ethnopsychiatrie ?
L’ethnopsychiatrie a été initiée par Georges Devereux
dans les années 1950-1960. Il s’agit d’étudier les problèmes
psychologiques et psychiatriques des populations migrantes en intégrant
des thématiques comme le déracinement ou les cultures étrangères.
L’approche est interdisciplinaire : par exemple, l’anthropologie, qui en
fait partie, doit permettre d’éclairer les problématiques liées aux
représentations culturelles. Certaines cultures non-occidentales
interprètent la « maladie » d’une manière différente de la nôtre.
L’ethnopsychiatrie rend intelligible des phénomènes comme la transe, la
magie ou la sorcellerie en essayant de nouer des liens avec nos propres
représentations. Elle est née d’une exigence pratique : dans les
hôpitaux certaines maladies des migrants étaient inexplicables pour les
psychiatres. Une explication culturelle, corrélée au vécu des personnes,
était indispensable.
Je suis moi-même une migrante, venue d’Italie du Sud en
France. Avant d’étudier la culture des autres, il fallait que
j’interroge ma propre culture. Pizzica et taranta
étaient un terrain d’analyse personnel à partir duquel j’ai questionné
mes racines. Cela m’a aussi formée sur une thématique précise, validée
auprès de professeurs en ethnopsychiatrie qui ne connaissaient pas le
tarentisme. Il y a une dizaine d’années encore, cette pratique était
inconnue des anthropologues italiens et français. Elle n’était pas à la
mode comme aujourd’hui.
Avec Jérémie Basset, réalisateur, comment avez-vous décidé d’élaborer un documentaire sur cette thématique ?
Nous étions amis. À l’époque, il venait de terminer la
formation cinéma de l’école Louis Lumière à Paris, et j’entamais des
études en ethnopsychiatrie à l’université Paris 8. Jérémie désirait
d’une part faire un film documentaire où certains états modifiés de
conscience soient étudiés comme ressource de la vie, où l’on puisse
mesurer leur utilité, leur apport positif, leur apport constructeur ; et
il voulait d’autre part - pour des raisons intuitives et personnelles -
réaliser un film en lien avec la culture du sud de l’Italie. Je lui ai
proposé des thématiques, notamment la pizzica, la taranta
et les rituels sur lesquels j’avais entamé une étude. Je partais d’une
base très académique et universitaire, puisque je présentais l’historien
Ernesto De Martino lors de mon DU (Diplôme universitaire) aux
psychiatres qui m’encadraient. À ce moment-là, ce n’était pas vraiment
une recherche, mais plutôt la découverte d’un sujet. Nous ne
connaissions pas encore les rétrospectives italiennes actuelles autour
du mythe, du folklore et du festival La Notte della Taranta.
Jérémie connaissait un peu l’Italie du Sud et se
rappelait de cette danse ; il y portait un intérêt personnel. Il est
parti sur le terrain et j’ai approfondi mes recherches en sciences
humaines. Me spécialisant en ethnopsychiatrie, je partageais avec lui
mes connaissances anthropologiques sur les phénomènes de transes et les
rituels. Il entamait de son côté une réflexion sur sa propre vie autour
d’une démarche esthétique vis-à-vis des états de transe. Il a alors vécu
en Italie du Sud, entre Naples et le Salento ; immergé, il a pu toucher
du doigt le vécu des Italiens du Sud. Nous communiquions par mails de
façon continue et nous échangions de vive voix lors de séjours à Paris.
Je préparais les entretiens avec les professeurs, tandis que Jérémie
prenait contact avec les acteurs locaux.
Nous avons élaboré les entretiens en diverses étapes, divers lieux, notamment via une semaine passée ensemble dans le Salento. Nous avions peu de temps, et avons opéré une sélection de personnes à interroger.
Nous avons élaboré les entretiens en diverses étapes, divers lieux, notamment via une semaine passée ensemble dans le Salento. Nous avions peu de temps, et avons opéré une sélection de personnes à interroger.
Comment avez-vous constitué le panel d’intervenants ?
Le choix s’est affiné doucement à l’image de tout le
travail de ce film, pour lequel nous avons choisi de prendre le temps de
comprendre, de sentir - autant que possible - ce que nous faisions.
Nous sommes partis à l’aventure. Par le biais des sciences humaines,
j’avais une idée du schéma à suivre. Par exemple, je souhaitais
interviewer un historien pour retracer l’histoire de la pizzica.
Je désirais aussi suivre les traces d’Ernesto De Martino qui, dans son
enquête à la fin des années 1950, avait fait le choix de
l’interdisciplinarité. Je voulais retracer son parcours en interrogeant
un historien, un ethnomusicologue et un sociologue.
Nous avons également rencontré des héritiers de la
pratique du tarantisme, qu’aujourd’hui on appelle « néo-tarantisme ».
Sur le terrain, la réalité était très hétérogène, et il y avait de
nombreux courants. Certains puristes affirmaient que la pratique
actuelle est une continuation de la tradition ; d’autres soutenaient que
non, que c’est un épiphénomène, une mode, un folklore alimentant
l’identité locale. Ce partage se retrouvait aussi au-delà des sciences
humaines. Nous avons ainsi rencontré beaucoup de musiciens : certains se
disaient traditionalistes, d’autres innovateurs dans la tradition. Des
interrogations nouvelles sont sorties de ces rencontres : qu’est-ce que
la tradition ? qu’est-ce que l’innovation ? Il fallait se repérer au
sein des différents discours.
Et puis, le grand festival, La Notte della Taranta,
emblème actuel des discours des intellectuels et des politiques sur le
sujet, est apparu comme incontournable. Son rayonnement a dépassé le
cadre local du Salento, puisqu’il est très fréquenté : près de 100 000
personnes venant du monde entier s’y rendent chaque été. De nombreux
villages participent. Les artistes locaux, censés être les protagonistes
et les continuateurs de la tradition, sont mis de côté avec des
rémunérations ridicules au profit de la publicité et de l’argent investi
pour des d’artistes qui n’ont rien à voir avec la pizzica,
mais qui donnent une certaine ampleur médiatique au festival. Les
dégradations occasionnées par les touristes qui envahissent le
territoire sont problématiques. Les discours politiques locaux tenus
n’en tient pas vraiment compte. Cette question était nouvelle pour
nous : nous ne nous étions pas interrogés sur le phénomène et la mode
« néo » initialement.
Sur quels témoignages vidéos ou photographiques vous appuyez-vous ? Quel est l’état des archives existantes ?
Nous avons utilisé des extraits de La Taranta de Gianfranco Mingozzi (1963) [9]. Ce documentariste a été en contact avec Ernesto De Martino une année après l’enquête de La Terre du remords.
Mingozzi s’est inspiré du travail de De Martino pour réaliser son film.
Les images du film de Mingozzi ont été raccourcies pour un montage de
vingt minutes, ce qui signifie qu’il reste des archives. Ces dernières
restent difficiles d’accès. Par ailleurs, les archives photos sont
importantes puisque, un photographe était présent dans l’équipe
accompagnant De Martino lors de son enquête, Franco Pinna.
Qui est Ernesto De Martino, ce chercheur dont vous suivez implicitement le cheminement dans le film ?
Ernesto De Martino était un historien des religions,
familier des travaux d’Antonio Gramsci. Il est parti étudier le
tarentisme comme ethnologue. Il avait un parcours de militant pour les
classes populaires, voulait faire évoluer la situation de l’Italie du
Sud, engoncée aux marges de la modernisation de la société italienne. Il
est d’abord parti étudier ce qu’il restait de la magie. Il a sorti une
trilogie, avec notamment les livres Sud et magie et La Terre du remords. Un autre opus, Monde populaire et magie en Lucania,
est une recherche typiquement ethnographique pour laquelle il a
recueilli toutes les données sur les composants magico-religieux dans la
religion d’un district situé à côté du Salento, la Lucania, avant d’en
faire un essai philosophique sur la magie. C’est un bouquin
extraordinaire, comme Sud et magie, où il se
positionne en tant qu’intellectuel occidental. L’anthropologie de
l’époque est marquée par des représentations occidentales sur des
populations « exotiques ». De Martino, en tant qu’intellectuel d’Italie
du Sud, a une réflexion personnelle sur sa position. Il se confronte à
un monde auquel il appartient, mais dont il est aussi éloigné puisqu’il
vient de la grande bourgeoisie. La Terre du remords
marque sa découverte de ces rituels. Lors de son enquête de terrain au
croisement des années 1950-1960, il a collaboré avec un violoncelliste
qui soignait les femmes tarentulées, le maestro Luigi Stifani.
L’idée de notre documentaire était aussi de donner leurs
places aux rencontres et à leurs enchaînements : nous avons rencontré,
entre autres, la fille du maestro Stifani. Aujourd’hui complètement
marginalisée, elle accepté de nous voir avec réticence, mais cette
rencontre reste emblématique : ses paroles sont une composante
essentielle du film. Elle se plaint beaucoup de la non-reconnaissance du
travail de son père, de la falsification musicale au profit du
tourisme. Son père était inscrit dans une parcours thérapeutique de
croyances et de credo. Elle n’a pas voulu se laisser filmer, mais a
accepté l’enregistrement sonore, et nous avons donné une place
particulière à ses paroles. Ça nous a plu parce qu’elle représente
encore le tabou, au-delà de l’effet touristique : la laisser s’exprimer
revient à présenter un espace qui est de l’ordre du privé, du sacré.
Qu’est-ce qui différencie le regard d’Ernesto De Martino de celui d’autres anthropologues ?
Personne ne s’était intéressé au phénomène avant De
Martino, si ce n’est un psychiatre au début du siècle. Ce dernier avait
diagnostiqué la chose comme une sorte d’hystérie culturelle locale des
femmes. Après ça, rien d’autre. Pour l’étudier, De Martino s’est plongé
dans la littérature médicale produite depuis la Grèce antique, mais il
s’est aussi appuyé sur d’autres disciplines : dans son équipe, on
trouvait un psychologue, une assistante sociale, deux psychiatres, un
photographe. Il voulait poser un regard interdisciplinaire sur les cas
rencontrés.
Dans La Terre du remords, il affirme
ne pas vouloir analyser ça sous le prisme du rapport dominé/dominant,
en tant qu’occidental qui observe des populations marginales en Italie.
Il a souhaité sortir de ce carcan et penser cette culture de manière
relativement autonome.
Pour tous les anthropologues de l’époque, il y a une ambivalence. D’un côté, ils ont la volonté de ne pas avoir un regard méprisant, occidental, d’intellectuel cultivé, rationaliste. De l’autre, ils ne peuvent pas s’empêcher d’avoir ce rapport. Le livre de De Martino est justement excellent dans sa volonté d’aller au-delà d’un regard ethnocentriste, malgré le fait qu’il ne puisse pas avoir un regard vraiment autre en raison de son inscription historique et culturelle dans une époque donnée. L’envie de sortir de là s’est traduite par l’approche interdisciplinaire.
Pour tous les anthropologues de l’époque, il y a une ambivalence. D’un côté, ils ont la volonté de ne pas avoir un regard méprisant, occidental, d’intellectuel cultivé, rationaliste. De l’autre, ils ne peuvent pas s’empêcher d’avoir ce rapport. Le livre de De Martino est justement excellent dans sa volonté d’aller au-delà d’un regard ethnocentriste, malgré le fait qu’il ne puisse pas avoir un regard vraiment autre en raison de son inscription historique et culturelle dans une époque donnée. L’envie de sortir de là s’est traduite par l’approche interdisciplinaire.
La réflexion de De Martino a préparé le discours et les
pratiques de l’antipsychiatrie qui arrive à la fin des années 1960.
L’Italie du Sud fut un terrain d’expérimentation fertile dans ce
domaine. Il faut rappeler que les électrochocs étaient alors une
thérapie commune pour soigner la « folie ». Mais cela nous amène un peu
loin...
Y a-t-il eu une transition entre la fin des années 1960 et la résurgence du phénomène à l’orée des années 1990 ?
De Martino est mort d’un cancer foudroyant quatre ans
après la sortie de son livre. Il a laissé son étude orpheline. Ensuite,
l’Italie du Sud a connu une forme de refoulement culturel pendant
quarante ans. Le livre est tombé dans l’oubli, il n’a pas trouvé d’écho.
Cela renvoie au fantasme d’une Italie du Sud aux marges de la
civilisation : il y a encore quelques années, des femmes pratiquaient
des rituels qu’on ne savait même pas nommer. On ne parlait pas de
rituels de transe à l’époque. C’était des choses qu’on ne savait pas
décrire, relevant du tabou, surtout pour les intellectuels.
Le premier qui, après De Martino, a commencé à retracer
l’histoire du tarentisme fut Georges Lapassade, psycho-sociologue
français mort il y quelques années. Il étudiait les cérémonies gnawa au
Maroc et travaillait sur les centres sociaux en Italie. Il a découvert
cette pratique par l’étude de De Martino et l’a relancé. Il voulait
mettre en lumière cette pratique de transe, non pas comme une honte,
mais comme une ressource pour les intellectuels et les artistes. Un
grand nombre de musiciens se sont inspirés des Gnawas, des pratiques de
transe méditerranéenne : ils ont repris la tradition avec le support
intellectuel de Lapassade et ont relancé cette tradition sur le plan
musical.
C’est la même chose pour le tarentisme : les
intellectuels se sont progressivement intéressés au phénomène, notamment
dans le courant des années 1990. Aujourd’hui, une élite se dit
héritière du phénomène. On est passé d’un phénomène local honteux,
marginalisé et dissimulé, à une explosion de répertoires d’où sort une
culture fière d’un passé très riche.
Entre les années 1960 et 1990, il n’y avait pratiquement
rien, hormis un musicologue que l’on interroge dans le film : Ruggiero
Inchingolo. Il étudiait à Bologne avec l’ethnomusicologue italien le
plus important de l’époque. Sous son patronage, il a fait sa thèse sur
le maestro Luigi Stifani, qui avait travaillé sur la retranscription des
rituels musicaux. Le maestro Stifani, barbier, avait une écriture très
personnelle. Dans notre documentaire, Inchingolo explique la
signification de l’usage du tambourin, du violon, et des effets qu’ils
ont sur les femmes pendant les rituels. Comment ces musiciens
arrivaient-ils, par la transe, à guérir ces femmes de la morsure et du
venin de l’araignée ? Il a fait partie des premiers musiciens à mettre
en lumière le phénomène, à retracer le travail inachevé de De Martino.
Comment avez-vous démêlé sur le terrain les différentes interprétations et utilisations du néo-tarantisme ?
Nous avons eu des difficultés à démêler tous les
discours. D’autant que c’est désormais un phénomène très touristique.
Dans ces conditions, comment parler de rituel ? La femme que décrit De
Martino est très oppressée, elle subit une forte violence psychologique,
mène une vie très dure et travaille dans les champs. Pendant le rituel,
cette même femme renverse un peu l’ordre social ; à ce moment-là, elle
fait l’histoire. Aujourd’hui, le statut de la femme a évolué : elle ne
travaille plus dans les champs, son rapport à l’homme et à l’emploi a
changé, la répression sexuelle n’est plus la même. Le contexte
historique est différent. Le rituel aussi, comme le discours et la
forme. Dans le film, nous avons laissé une question ouverte : peut-on
lire les festivals de néo-pizzica en Italie du Sud
comme des rituels contemporains ? Des rondes s’organisent, la fièvre
gagne les musiciens, l’ivresse les atteint tandis que femmes et hommes
dansent. Ces premières polarisent le regard.
Mais est-ce qu’il y a encore un malaise ? Je ne sais pas si l’on peut répondre, tant la forme a changé. Dans une réalité agricole, très fermée sur elle-même, il n’y avait qu’une possibilité de regard ; alors qu’aujourd’hui on assiste à une fragmentation des manifestations de souffrance.
Mais est-ce qu’il y a encore un malaise ? Je ne sais pas si l’on peut répondre, tant la forme a changé. Dans une réalité agricole, très fermée sur elle-même, il n’y avait qu’une possibilité de regard ; alors qu’aujourd’hui on assiste à une fragmentation des manifestations de souffrance.
Georges Lapassade s’est intéressé à cela, mais aussi à la naissance du rap, de la techno [10]...
Pour lui, ce sont des rituels de transe contemporains,
occidentaux, révélateurs de nos façons de vivre et de nos malaises.
Lorsque nous pensons à la transe, nous pensons toujours à la transe
traditionnelle, que nous voyons dans les films ethnographiques. Or nous
connaissons d’autres formes d’états modifiés de conscience. Nous les nommons ainsi car, en Occident, la transe est très « pathologisante ». Nous évitons de parler de transe, terme trop exotique.
De même, quand Georges Lapassade rencontrait des Gnawas, il avait du mal à employer le mot. Eux étaient seulement intéressés par l’état de possession. Pour les populations qui pratiquent la transe, le terme ne veut rien dire. Notre difficulté dans le film est justement de demander : mais qu’est-ce que ce malaise ? Que font ces femmes qui se trainent par terre et semblent subir les pires atrocités du monde ? Quelle forme peut prendre la transe aujourd’hui ? Nous avons des façons différentes d’extérioriser les moments difficiles que nous traversons dans notre vie. Ou de ne pas les extérioriser. C’est peut-être une souffrance que de ne pas extérioriser un malaise... Nous ne pouvons pas parler de guérison ou de disparition des rituels et des malaises. Le malaise est toujours là ; il faut arriver à le situer.
De même, quand Georges Lapassade rencontrait des Gnawas, il avait du mal à employer le mot. Eux étaient seulement intéressés par l’état de possession. Pour les populations qui pratiquent la transe, le terme ne veut rien dire. Notre difficulté dans le film est justement de demander : mais qu’est-ce que ce malaise ? Que font ces femmes qui se trainent par terre et semblent subir les pires atrocités du monde ? Quelle forme peut prendre la transe aujourd’hui ? Nous avons des façons différentes d’extérioriser les moments difficiles que nous traversons dans notre vie. Ou de ne pas les extérioriser. C’est peut-être une souffrance que de ne pas extérioriser un malaise... Nous ne pouvons pas parler de guérison ou de disparition des rituels et des malaises. Le malaise est toujours là ; il faut arriver à le situer.
Tu parlais d’inversion de l’ordre social à l’époque : qu’en est-il aujourd’hui ?
Le rituel que l’on voit dans La Taranta
est le rituel thérapeutique. Aujourd’hui c’est une danse de séduction ;
ça l’était peut-être à l’époque aussi, mais les formes de séductions
changent avec le temps. La femme est toujours protagoniste, parce qu’il
reste un entourage qui la met au centre : pour le plaisir des yeux, le
plaisir des gens, parce que c’est la fête. C’est elle qui renverse
l’ordre social, elle est héritière d’une forte oppression. En tant
qu’Italienne du sud, je suis prise moi aussi dans cet héritage de femmes
situées dans l’ombre transmise par nos mères, nos grands-mères.
Mais dans le rituel actuel, tout amène la femme vers la
lumière : les habits, les mouvements, le fait de choisir l’homme à
séduire. C’est un renversement différent. Il faut retracer la position
de la femme... et de l’homme. Si la femme a une place, l’homme en a une
autre. C’est une question de genre et de place. Est-ce propre à l’Italie
du Sud ? Une historienne des religions, Silvia Mancini, explique qu’on
est passé aujourd’hui de rituels de possession à des récits de
possession. C’est une héritière de De Martino. On ne parle plus de
rituels aujourd’hui. Et de nombreuses questions se posent : Que sont
devenues ces histoires de femmes autour des rituels de possession ? Où
en est-on de cette transmission intergénérationnelle ? Comment peut-on
lire ces rituels ? Comme lire la pizzica ? Le
tarentisme ? Les gestes et les symboles sont interprétés en fonction du
contexte historique. Ils sont manipulés par les gens eux-mêmes, remis
sur la scène de façon différente ; mais un lien est à faire. C’est
peut-être la force du mythe, du symbole. La taranta a été un symbole pendant des siècles et des siècles. En cinquante ans, elle ne peut pas avoir disparu.
Historiquement, quelle fut la position de l’Église par rapport à ces « rites païens » ?
Comme pour tous les phénomènes syncrétiques, il y a
toujours un pliage, un remaniement des situations. L’Église en Italie du
Sud était très métissée, avec des héritages des orthodoxes, de l’Empire
ottoman, etc. De nombreux rituels païens ne rentraient pas dans le
schéma catholique. Quand la religion est arrivée, il y avait des
centaines de croyances et de pratiques avec lesquelles il fallait
composer parce qu’elles étaient trop prégnantes pour être modifiées ou
éradiquées. Qu’a fait l’Église ? Elle a essayé de greffer l’élément
catholique. Fin 1700, un sanctuaire pour Saint-Paul est réalisé par les
Jésuites du royaume de Naples. Ceux-ci allaient dans le Salento pour
coucher sur papier la musique, la mettre sous forme de partition [11].
Aux rites liés au tarantisme fut attribuée la figure de
Saint-Paul. Un moyen de plier le rituel à une fonction catholique. La
musique restait quand même interdite, voire réprimée. Une femme qui se
traîne par terre en transe, voilà qui n’était pas tolérable dans les
rituels chrétiens.
À la période moderne, les Jésuites appelaient les Pouilles les Indes de l’Europe tant les pratiques cultuelles étaient sauvages et non cadrables. Ce regard extérieur était très fort... pour ne pas employer le terme de « colonisation ».
À la période moderne, les Jésuites appelaient les Pouilles les Indes de l’Europe tant les pratiques cultuelles étaient sauvages et non cadrables. Ce regard extérieur était très fort... pour ne pas employer le terme de « colonisation ».
Des analogies avec d’autres pays sont-elles possibles ?
Oui, avec des cas se présentant en Afrique et au Brésil,
mais il faut rester prudent. Les syncrétismes religieux où des éléments
catholiques se mélangent avec des rituels païens héritiers de la Grèce
antique, comme les Baccantes ou les Ménades, sont propres à l’Italie du
Sud, et on trouve des références à ces rites passés dans les thèses de
Platon.
Si on regarde ailleurs, on note des renouveaux, avec une
massification du folklore, des politiques locales qui investissent de
l’argent : c’est le cas en Haïti avec le vaudou, au Maroc avec les
Gnawas, ou à Bahia, au Brésil. La différence, en Italie du Sud, c’est
qu’on a euthanasié un certain type de pratique – la psychiatrique – pour
privilégier la plus commerciale. Dans d’autres pays, les pratiques
touristiques se partagent avec les anciennes : l’une n’enlève pas
l’autre. Il n’y a pas de remords. À cet égard, le choix du titre de
l’ouvrage de De Martino - La Terre du remords - était parfait. Malheureusement, celui-ci, comme emblème, appartient aussi aux produits locaux.
Confrontés aux réactions lors des projections de film,
nous nous sommes aperçus qu’il y a toujours un remords à parler du
phénomène passé, un regret. La souffrance des femmes tarentulées est
occultée. Cette ambivalence de fond nous habite. Il était – et il est –
difficile de parler de ça en Occident. Dans le film, nous avons laissé
une porte ouverte au spectateur pour qu’il aille chercher lui-même des
pistes de réflexion. Il faut chercher au fond de nous cette réponse qui
n’appartient à personne.
Chronologie de production du film, par Jérémie Basset, réalisateur
Automne 2003 :
Nous commençons à parler du film avec Irene. Elle m’introduit dans le monde du tarentisme et de l’anthropologie, et à partir de là je débute l’écriture du film et d’un dossier pour trouver des financements.
Nous commençons à parler du film avec Irene. Elle m’introduit dans le monde du tarentisme et de l’anthropologie, et à partir de là je débute l’écriture du film et d’un dossier pour trouver des financements.
Juin 2004 :
Tournage de l’entretien avec Georges Lapassade alors que l’idée du film est encore en cours de maturation. Mais Georges Lapassade, octogénaire, connait de sérieuses difficultés de santé. Nous allons deux ou trois fois parler avec lui, puis nous avons tourné pendant deux heures dans sa cuisine.
Tournage de l’entretien avec Georges Lapassade alors que l’idée du film est encore en cours de maturation. Mais Georges Lapassade, octogénaire, connait de sérieuses difficultés de santé. Nous allons deux ou trois fois parler avec lui, puis nous avons tourné pendant deux heures dans sa cuisine.
Eté 2005 :
Tournage de toutes les séquences sauf le Super 8 à Naples : dix jours de tournage avec deux techniciens (image/son), car je devais mener les entretiens, et deux « assistants réalisateurs », parce qu’on devait faire beaucoup de choses en peu de temps.
Tournage de toutes les séquences sauf le Super 8 à Naples : dix jours de tournage avec deux techniciens (image/son), car je devais mener les entretiens, et deux « assistants réalisateurs », parce qu’on devait faire beaucoup de choses en peu de temps.
Automne 2005 à printemps 2009 :
Montage avec trois monteurs successifs, dont moi, pour une durée approximative totale de six mois.
Montage avec trois monteurs successifs, dont moi, pour une durée approximative totale de six mois.
Printemps 2007 :
Tournage Super 8 à Naples.
Tournage Super 8 à Naples.
Printemps 2009 :
Mixage et étalonnage.
Mixage et étalonnage.
Automne 2010 :
Création de l’association les Films du lierre, ayant pour objectif d’éditer le DVD de Latrodectus (suite à la demande d’un distributeur), d’encadrer et de soutenir de futurs projets, et d’améliorer la visibilité de mon travail de réalisateur par le biais d’un site internet.
Création de l’association les Films du lierre, ayant pour objectif d’éditer le DVD de Latrodectus (suite à la demande d’un distributeur), d’encadrer et de soutenir de futurs projets, et d’améliorer la visibilité de mon travail de réalisateur par le biais d’un site internet.
Décembre 2010 :
Edition du DVD du film
Edition du DVD du film
Été 2011 (à venir) :
Mise en ligne du site internet des Films du lierre.
Mise en ligne du site internet des Films du lierre.
Distribution :
Rambalh Films (pour les zones francophones) et www.cinemautonomo.org (pour l’Italie).
Rambalh Films (pour les zones francophones) et www.cinemautonomo.org (pour l’Italie).
Notes
[1] via son film Tarantula (1963), consultable en streaming sur Internet.
[2] En théorie, les paysannes « malades » étaient mordues dans les champs par des tarentules.
[3] Trilogie démartinienne : Le Monde magique (1948), Italie du Sud et Magie (1959) et La Terre du remords (1961).
[4] Concept ethnologique. Cf sur le site Cairn de C. Bergé, « Lectures de De Martino en France aujourd’hui » (2001).
[5] Dès le XVIe siècle, l’assimilation du Mezzogiorno à l’Inde – à un ailleurs – était une métaphore courante.
[6] Travail précurseur sur les rave parties et le rap.
[7] Aux Films du Lierre (2011).
[8] "Production par le bas".
[9] http://video.google.com/videoplay ?docid=2251295428017235043#
[10]
Georges Lapassade a travaillé à la fois sur les formes
« traditionnelles » de transes (vaudou, gnawa, pizzica, etc.) et sur
l’émergence de musiques contemporaines (rap, techno), qu’il identifiait
comme des formes contemporaines de transe.
[11] Ce qui a donné la tarentelle, danse napolitaine initialement de salon, aujourd’hui populaire.
Libellés :
aliénation,
archaïque,
catharsis,
chaman,
coeur,
énergie,
Ernesto de MARTINO,
ETHNO-PSYCHIATRIE,
EXTRAÑAMIENTO,
GEORGES LAPASSADE,
magie,
médiation,
mystère,
PRENDRE SOIN,
TRANSE,
vecteur
vendredi 30 septembre 2011
Misères de la Culture. A DADA.
Guy Debord voyait dans l’échec de la révolution prolétarienne l’immobilisation de dada. La simultanéité de ces deux événements souligne surtout la profondeur et l’efficacité du travail de l’ennemi gestionnaire, qui a réussi depuis Mazarin à cantonner la culture dans un lieu fermé, couvert et chauffé, le salon, et qui a habillé ceux qui prenaient à nouveau la rue pour débattre d’une bride étroite qui s’appelait le prolétariat, séparant ainsi l’assemblée humaine en deux. Dada est l’une des expressions de la révolution russe, et ses faiblesses participent de l’immobilisation des gueux, et de la victoire éphémère d’un prolétariat sur l’innommable gueuserie.
Dada est né par proclamation en 1916 à Zurich. Ce sont des opposants à la guerre de 1914-1918 qui se sont ainsi donné un nom collectif. La guerre de 1914-1918 est, selon tous les gestionnaires, une guerre d’impérialistes ; il est plus difficile de trouver des traces probantes d’une manœuvre abortive contre la prolifération des pauvres, et la difficile visibilité que les gestionnaires en avaient, d’Odessa, en 1905, à Jarry ou Cravan, inspirateurs de dada, d’une houle qui montait. De la « crise » dans les philosophies et les sciences à la « crise de la pensée occidentale », les signes d’une explosion de pensée signalaient aussi à la police de cette époque que, sans doute quelque part, les pauvres commençaient à parler entre eux. A la vague de révolte avant-coureur de la révolution russe qui secouait l’Europe et un peu au-delà a répondu la première grande vague de répression organisée sur un mode indirect. La répression de la vague principale de la révolution russe aura lieu vingt ans après, et elle s’appelle couramment la Seconde Guerre mondiale.
La courte vie de dada va de 1916 à 1922, et son cadavre a bougé encore jusqu’en 1924. Par une coïncidence que dada n’aurait pas démentie, cette existence se superpose avec la vague principale de la révolution russe (1917-1924). De Zurich, l’esprit dada – car on ne peut pas véritablement parler d’un mouvement – a essaimé vers trois places principales, Berlin, Paris, New York. Des traces importantes se retrouvent dans beaucoup d’autres villes du monde, mais pas à Moscou, Canton, Tokyo ou Londres.
« C’est l’irruption magistrale de l’irrationnel dans tous les domaines de l’art, de la poésie, de la science, dans la mode, dans la vie privée des individus, dans la vie publique des peuples. » En affirmant l’irrationnel, en encourageant le hasard, ce sont les vieilles catégories de la causalité et de la rationalité que dada prend à revers. Admettant même d’émettre deux avis opposés sur le même sujet, cultivant l’ambiguïté, l’inexplicite au profit du manifeste, dans les manifestes mêmes, il y eut là une singulière détermination à réfuter toute construction. Ce sont les règles de la pensée qui ont à souffrir de l’aliénation, dont les règles, s’il y en a, ne sont pas connues : dada a joué à démonter tout ce qui était censé permettre le cours des pensées construites ; et le cours qui en est issu paraît bien plus puissant et même doué d’une grande capacité à la vérité.
Le goût dada, goût furieux s’il en fut, pour le négatif, est l’écho stylisé de celui de la rue. En effet, la grande faiblesse de dada est de n’avoir été qu’un chahut. Ce fut une caricature de l’émeute dans le salon, que Camus a même traitée, un peu vite, de « nihilisme de salon ». Ces « émeutiers » de l’intérieur du régime voulaient bien tout casser dans le salon, et ils ont effectivement rendu périssables quelques positivités éternelles, quelques tableaux expressionnistes. Ils ont aussi essayé de rejoindre la rue, notamment pendant la fin de la révolte de 1918 à Berlin, mais ils n’ont finalement réussi qu’à casser les vitres de leur salon. Beaucoup moins nombreux que les émeutiers de la rue, ils n’ont pas réussi à faire de leur lieu de débat un lieu de rencontre, et ceci principalement parce qu’ils n’étaient pas anonymes : ils se connaissaient déjà avant de parler, et leur public, le plus souvent aussi. Pensifs, ils se sont arrêtés à bout d’idées négatives, un pied dans le salon, l’autre ayant enjambé l’embrasure de la vitre cassée. La police, occupée à des tâches plus urgentes, leur a continuellement tourné le dos.
L’humour dada, comme tout humour, n’est valide que dans les contextes particuliers où il naît. Fondé sur le ridicule, il a surtout tenté d’amoindrir ses cibles et a joué de l’association d’univers sans lien apparent. Il dénote d’une préméditation, certes courte, mais contraire à la spontanéité revendiquée, et d’un recul par rapport à ce qui est moqué et critiqué, qui place dada dans la position de supériorité du moqueur par rapport à son objet. Le rire dada a été une pratique bien autrement corrosive que l’humour dada : le rire emporte les doutes et les questions sur son passage, modifie le discours, soulève les épidermes et les sourcils, le rire est une des cassures les plus efficaces de la pensée consciente. Par le rire, qui est aussi une interruption de parole aussi effective qu’une alerte à la bombe, le changement de régime de la pensée peut permettre de pénétrer le royaume contre lequel la conscience se mure. En ce sens, dada a eu raison de voir en Zhuang Zhou le premier dadaïste.
Les compromissions des dadaïstes ont été de l’ordre de celles des assembléistes de Buenos Aires, cent ans plus tard. Comme les débats dans les assemblées argentines ont montré combien il était difficile de s’arracher à la middleclass, à l’évolution de laquelle on avait contribué de bonne foi, les dadaïstes n’ont pas réussi à nier véritablement leur propre origine dans la culture. Au cours de ses scandales sur scène, dada n’a pas mesuré que la scène est faite pour héberger de tels scandales. Et, à la fin, les spectateurs ne venaient plus voir des artistes en train de donner un spectacle, mais ils venaient pour voir et participer à un scandale. Choquer le bourgeois s’avéra aussi inopérant contre ses valeurs que se moquer du curé. Si cette expérience nous a appris quelque chose, c’est que ce n’est pas dans la culture que se critique la culture ; et que le scandale est une arme de domination de la société, quel que soit le sens dans lequel on le tourne : le terrorisme, le fait divers, la bonne pensée officieuse, et la morale middleclass sont là aujourd’hui pour en témoigner avec vigueur.
L’absence d’organisation de dada, son ouverture à tous et à tout, le fait ressembler encore bien davantage aux assemblées argentines de 2002. Sous leur nom ne signifiant rien se sont donc retrouvés, mais sans pouvoir, tous ceux qui voulaient seulement nier quelque chose. Il y eut donc des artistes carriéristes, des catholiques convaincus, des résidus d’autres mouvements culturels, des marxistes, des anarchistes, des hommes et des femmes dont certains se sont investis beaucoup et d’autres ne faisaient que passer lors d’un scandale, d’une manifestation. Mais dada n’a pas collaboré à la contre-révolution russe : à Zurich en 1916, Tzara habitait dans la même rue que Lénine, mais ils ne semblent pas s’être connus ; et, si une partie des dadaïstes berlinois a rejoint les rangs léninistes, comme Tzara d’ailleurs, c’était déjà après dada.
A partir de l’accélération des événements en Russie, mal connus il est vrai, on hésite à Zurich comme le médite Hugo Ball : « Le dadaïsme est-il en tant que geste la contrepartie du bolchevisme ? Oppose-t-il à la destruction et au règlement de compte définitif le côté complètement donquichottesque, inopportun et incompréhensible du monde ? Il serait intéressant d’observer ce qui se passe ici et là-bas » (juin 1917). La position proposée ici sous forme de questionnement est celle de la contre-allée de l’aliénation ici contre l’allée royale de la réalisation de la pensée là-bas, une question fondamentale de toute révolution. En 1918, pendant les semaines cruciales de l’insurrection de Berlin, les dadaïstes semblent avoir encore hésité au moment où, plus qu’ailleurs, leur spontanéité revendiquée était de mise. Alors que les dadaïstes communistes, Grosz, Herzfelde, Heartfield, rejoignaient la hiérarchie du parti d’avant-garde, les anarchistes, comme Huelsenbeck et Hausmann, parlaient d’une « succession ininterrompue de révolutions », et d’une « prolèture du dictariat », et le superdada Baader s’amusait, un demi-siècle avant Meinhof, à admettre que « le communisme est une arme dadaïste ».
La récupération, qu’elle soit « bourgeoise », au sens de Marx et de Bloy, ou prolétarienne, a été différée, au moins pendant sa vie, par la non-organisation de dada. Ce bâton de dynamite tant qu’il était allumé, et sans prise, a finalement été aussi difficile à manier pour ses artificiers. Leur négativité très inégale s’est elle-même contredite, selon l’irrationalité revendiquée : ainsi a-t-on distingué entre les dadaïstes de l’écrit, négativistes, et les dadaïstes de l’image, positivistes ; ainsi, restant à Zurich désertée après 1918, s’est formé là un noyau d’artistes positifs qui soutenaient l’Etat, et parfois la religion, autour de Arp, Richter, et Janco ; ainsi, trente ans plus tard, Ribemont-Dessaignes et Huelsenbeck affirmaient logiquement, contre le cliché négativiste, que dada avait pris position. Aucun des principaux animateurs de dada n’a réussi à s’évader du salon, malgré les exemples qu’avaient donnés leurs précurseurs Cravan et Vaché. Après la mort du mouvement, tous se sont recasés dans la culture dominante. Même leur jeunesse a été démentie : ils sont morts vieux, assis sur les rentes de leurs scandales.
La glorification de l’individu est sans doute très présente chez dada. Mais chaque individu qui a participé à cette ire joyeuse est subsumé au nom commun, dada, qui ne veut rien dire. C’est cette identité commune qui a permis à quelques individus, les plus engagés et ceux auxquels les propriétaires du salon reconnurent le plus de talent, d’être mis en valeur. Même à travers les multiples médiations du siècle, si fétichiste de l’individu, le nom dada sonne de manière incomparablement plus précise, prestigieuse et significative que celui de n’importe lequel de ses membres. C’est là aussi une marque de l’aliénation. « Pris dans son unicité fonctionnelle, DADA nous a paru à chaque fois devoir être ramené au seul mot Dieu, de statut identique », constatera le linguiste que dada a mérité.
Au-delà de l’ambiance dada, c’est son efficacité, ce que dada a réalisé, et son inefficacité, ce que dada a légué à l’ennemi, qui interpellent. La fulgurance, l’attaque soudaine, un véritable goût du négatif ont permis à dada d’ébrécher de nombreux fondements de la société en place ; mais tout ce que dada n’a pas réussi à approfondir, et même à trancher, a pu être utilisé par elle. C’est pourquoi de nombreuses atteintes de dada nous paraissent aujourd’hui si familières qu’elles font partie de ce que nous combattons. Si l’attitude de dada marque d’abord la première façon non hostile d’explorer l’aliénation, et si son état d’esprit ensuite indique une façon d’attaquer le conservatisme sous de nombreuses formes, les doutes, les incertitudes et, par-dessus tout l’incapacité de dada à dépasser cet état d’esprit constituent son héritage contrasté et singulier.
Une des principales cibles de dada a été la logique. Il est remarquable que l’époque de la révolution russe peut se diviser en deux camps en fonction de la logique, et qu’à aucun moment la logique n’est alors entendue comme celle de Hegel, qui est restée sans critique ni dépassement, mais comme la seule logique formelle. D’un côté les défenseurs d’une rigueur qui va jusqu’à oublier le contenu, la filiation Frege, Russell, Wittgenstein, Carnap, puis la phénoménologie, qui quitte cependant la logique fétichisée, puis tous ceux qui prétendent à la « science », y compris les psychanalystes et les marxistes léninistes, puis tout le petit peuple de la science et du matérialisme, dilettantes et ignares, qui croit en la logique mais ne la pratique guère dans la vie ; de l’autre les marxistes, qui à travers Lukács et l’école de Francfort au moins ont montré la filiation mercantile de la logique formelle, et dada pour qui la logique est une crispation contre les vastes plaines de l’irrationnel; et entre les deux, les physiciens, qui ne sont pas parvenus à éliminer l’irrationnel, et qui en admettent, sans pousser les conséquences, la part irréductible.
Dada n’a pas théorisé sa critique de la logique. Mais il l’a pratiquée sans cesse. D’abord, dada admet la contradiction et soutient des propositions contradictoires sur le même sujet, ce qui affaiblit ces propositions, mais ouvre le débat. Ensuite, dada critique la conscience en se propulsant dans l’inconscient, et en attaquant partout la logique comme une carapace de la conscience contre l’inconscient, de sorte à ce que le débat se mène au-delà de la conscience. Dada est le seul mouvement à avoir critiqué et réfuté l’intelligence, valeur du régime en place. Il est vrai que l’intelligence peut être vue comme l’état-major de la conscience, et les différences que le siècle a prétendu mesurer, dans l’intelligence, hiérarchisent les individus à l’intérieur de cette société. A travers les surréalistes et les situationnistes, héritiers de dada, l’intelligence a été réhabilitée, non sans bêtise. Enfin, c’est tout système que dada refuse. Un système est bien l’unité retrouvée pour la conscience, et même l’irrationnel auquel s’adonne la fougue dada ne peut pas être systématique.
Il pouvait sembler logique que la psychanalyse, qui avait ouvertement annoncé l’exploration de l’inconscient, soit applaudie par dada. C’est le contraire qui s’est produit, et il s’agit là certainement, pour ce temps-là, d’un des ordres du jour principaux du débat de l’humanité sur elle-même. Contre la « psycho-banalise » qui cherche à déchiffrer l’inconscient pour la conscience, dada a fait valoir une pratique délibérée de l’inconscient, qui déborde la conscience. Alors que la psychanalyse propose de coloniser l’inconscient par davantage de conscience, dada, au nom de l’inconscient, démolit les bastions et les redoutes de la conscience. Ce combat, initié au début de la révolution russe, reste encore obscur parce qu’il s’est mené à travers trop de médiations, et parce qu’il peut être relié à trop d’autres combats qui sont des massacres d’arrière-garde : ainsi, l’aliénation religieuse, ou les socialismes, nationaux ou staliniens, arrivant au pouvoir, ont aussi été considérés, au second degré, comme victoires de l’inconscient sur le conscient. Mais la ligne de partage tracée entre dada et la psychanalyse pour l’usage de l’inconscient par l’humain reste l’un des tracés les plus opérationnels de dada. Le camp que dada a inauguré est celui de l’exploration éphémère et irréversible de la pensée non consciente contre son exploitation au profit de la conscience.
Le champ de bataille de dada est donc ainsi délimité : le salon est trop petit, la conscience est trop petite. Contre les murailles de ces divisions de l’humanité, dada a utilisé et épuisé son négatif. Mais la mise en œuvre même de ce négatif, avant de se figer à son tour en position, a été une revendication positive : la vie. Cette exigence de vie est une des plus prisées au début du XXe siècle. Elle a été considérée comme le négatif immédiat de la guerre meurtrière des Etats, dans la vieille opposition fausse où la vie serait le contraire de la mort, mais elle est aussi présente au milieu des sciences positives et de la néophilosophie, celle de Bergson par exemple. C’est cette revendication dadaïste qui s’est ensuite trouvée réaffirmée par les surréalistes et théorisée par les situationnistes, notamment dans leur division entre vie et survie, division qui semble aujourd’hui encore opérationnelle. La vie comme justification et fondement du négatif, ce but qui n’en est pas un parce qu’il échoue à même esquisser sa réalisation, a finalement abouti, épuisé et magnifié, au modedevitisme de Debord, où la vanité l’emporte sur le projet.
Cette revendication de la vie, dont le rire est un signal libérateur, est liée à une dimension de la vie bourgeoise qui a hanté la culture jusqu’à la fin du XXe siècle, mais qui a grandement disparu aujourd’hui : l’ennui. Du spleen de Baudelaire, en passant par le dandysme, l’ennui est resté une préoccupation majeure jusqu’aux situationnistes inclus. Et la lutte contre ce parasite commençait dans la critique du carcan moral à l’intérieur duquel il proliférait. Aussi, la salubre critique de la famille, que dada a très tôt soulevée et qui n’a jamais été reprise de manière conséquente depuis, mais aussi celle des valeurs en vogue en son temps, comme le patriotisme, pour arriver à la critique de toutes les valeurs morales, semble d’abord provenir de la critique de l’ennui.
La vraie tranchée de 14-18 de dada est son attitude dans la culture, cet ennuyeux vaccin contre l’ennui. Les dadaïstes venaient de la culture, et ils y sont restés englués, malgré quelques louables efforts d’évasion. Le statut de la culture et de l’art, entre bouffon et sacré, a même grandement servi à l’impertinence et à la mise en cause du bourgeois et de son monde. Le XIXe siècle est même sans doute le siècle où l’art et la culture s’émancipent apparemment de leurs maîtres, parce que le discours qu’exprime ce bibelot du salon qui commence à se prendre au sérieux n’est le reflet que d’un maître abstrait, collectif et contradictoire. L’art et la culture avaient donc acquis, dans le monde de la gestion dont ils sont une sorte d’écume, une indépendance et un respect qui tendaient à les hypostasier.
Le rejet, au moins majoritaire, de Dieu a entraîné chez dada un refus de l’absolu. Mais la fascination profonde de l’infini, vu comme libérateur, ou comme champ du possible, situe bien combien peu dada avait réussi à se libérer des profondes impositions de la religion. Dans les rues du monde, où le débat de l’humanité a été esquissé, pendant ce siècle, il n’est pas rare de trouver cette religiosité, qui consiste à croire en l’infini, chez des pauvres sincèrement convaincus d’en avoir fini, pour eux-mêmes, avec la religion.
Ignorant de la totalité, ne s’élevant pas à l’histoire, contradictoire face à la révolution alors même qu’elle faisait rage, mais drôle, acerbe, attaquant tout et chacun, jeune et vivant, pratiquant l’aliénation, dada est un avant-coureur du gueux du XXe siècle, au moment où il apparaît hissé hors des énormes marécages à tristesse et à défaite du quotidien. Chez ce frimeur et provocateur, l’esbroufe et la désinvolture seront à la fois le charme et la faiblesse fatals qui, en définitive, dissimulent toujours son manque à penser hardiment derrière un courage à s’exposer. Ainsi la contre-vérité de Tzara, « la vérité n’existe pas », semble-t-elle extraite de la devise des pauvres modernes, ainsi l’affirmation que toute action est vaine rejoint-elle ce relativisme absolu qui a été l’une des impasses du possible du parti des gueux.
De même, les pauvres modernes d’avant une middleclass semblent avoir emprunté leur comportement moral, lui aussi davantage marqué par l’ostentation que par la réflexion, à celui de dada : « Dada pourrait être criminel ou lâche ou ravageur, ou voleur, mais non justicier » ; « Il n’y a aucune différence spécifique entre un policier et un voleur. Toutefois, il faut reconnaître que le bandit atteint plus naturellement à l’héroïsme ».
Dada est né par proclamation en 1916 à Zurich. Ce sont des opposants à la guerre de 1914-1918 qui se sont ainsi donné un nom collectif. La guerre de 1914-1918 est, selon tous les gestionnaires, une guerre d’impérialistes ; il est plus difficile de trouver des traces probantes d’une manœuvre abortive contre la prolifération des pauvres, et la difficile visibilité que les gestionnaires en avaient, d’Odessa, en 1905, à Jarry ou Cravan, inspirateurs de dada, d’une houle qui montait. De la « crise » dans les philosophies et les sciences à la « crise de la pensée occidentale », les signes d’une explosion de pensée signalaient aussi à la police de cette époque que, sans doute quelque part, les pauvres commençaient à parler entre eux. A la vague de révolte avant-coureur de la révolution russe qui secouait l’Europe et un peu au-delà a répondu la première grande vague de répression organisée sur un mode indirect. La répression de la vague principale de la révolution russe aura lieu vingt ans après, et elle s’appelle couramment la Seconde Guerre mondiale.
La courte vie de dada va de 1916 à 1922, et son cadavre a bougé encore jusqu’en 1924. Par une coïncidence que dada n’aurait pas démentie, cette existence se superpose avec la vague principale de la révolution russe (1917-1924). De Zurich, l’esprit dada – car on ne peut pas véritablement parler d’un mouvement – a essaimé vers trois places principales, Berlin, Paris, New York. Des traces importantes se retrouvent dans beaucoup d’autres villes du monde, mais pas à Moscou, Canton, Tokyo ou Londres.
Dada représente un éclatement de l’esprit dominant, ou plus exactement, une critique elle-même éclatée de cet éclatement. Car dada est d’abord une façon d’être, un comportement, un état d’esprit. C’est un jeu auquel les adolescents sont très aptes : le chahut, Krawall en allemand, qui veut dire aussi émeute. Le rire et le sérieux, la pertinence et l’impertinence alternent à vive allure, le cri s’empare de la phrase, la syntaxe tant pis. De même, la provocation et le scandale ont été systématiquement recherchés et exploités. Un siècle plus tard, nous reconnaissons là une technique pour entrer dans l’aliénation : chaque chose peut devenir prétexte à délire, et le délire des autres est poussé et encouragé, avant même d’être jugé. L’irrationnel n’est pas combattu mais aggravé : il sert de relance, de trampoline, de fond de champ, de décor grotesque. L’entraînement réciproque et la synergie du groupe lui livrent ce à quoi l’individu et la conscience ne peuvent pas avoir accès. L’accélérateur de pensées est constamment sollicité ; la réflexion est repoussée au second plan. C’est un rythme, un régime, un univers particulier et éphémère dans sa mise en action même. Dada, par goût, a furieusement pratiqué l’aliénation. Il semble même que l’aliénation n’avait pas encore été à ce point exaltée sur aucune place publique. Cette importante nouveauté qui fait que des humains en groupe pratiquent et favorisent ouvertement la pensée qui est étrangère à elle-même, est même, à côté des conseils ouvriers, la seule nouveauté de la révolution russe que l’ennemi nous a transmise ; c’est son ignorance de la subversion contenue dans dada qui a permis que ses procès-verbaux viennent jusqu’à nous, au contraire des débats publics ouvertement subversifs dans les rues de Moscou et de Berlin.
« C’est l’irruption magistrale de l’irrationnel dans tous les domaines de l’art, de la poésie, de la science, dans la mode, dans la vie privée des individus, dans la vie publique des peuples. » En affirmant l’irrationnel, en encourageant le hasard, ce sont les vieilles catégories de la causalité et de la rationalité que dada prend à revers. Admettant même d’émettre deux avis opposés sur le même sujet, cultivant l’ambiguïté, l’inexplicite au profit du manifeste, dans les manifestes mêmes, il y eut là une singulière détermination à réfuter toute construction. Ce sont les règles de la pensée qui ont à souffrir de l’aliénation, dont les règles, s’il y en a, ne sont pas connues : dada a joué à démonter tout ce qui était censé permettre le cours des pensées construites ; et le cours qui en est issu paraît bien plus puissant et même doué d’une grande capacité à la vérité.
Ennemi déclaré de toute logique, qui est la police de la conscience, et même de la bonne conscience, dada est d’abord une pratique inédite du négatif. Dada a attaqué la société en place, pas selon une analyse de classe, mais selon une haine et un mépris pour le bourgeois, non le bourgeois au sens de Karl Marx, mais le bourgeois au sens de Léon Bloy. Cette destruction des valeurs dominantes a ratissé en superficie, sans aller jamais en profondeur. Ce parti pris de superficialité a permis d’attaquer pêle-mêle, dans une absence de hiérarchie revendiquée, beaucoup de valeurs positives : Dieu, la religion, la société, le bourgeois, la famille, la logique, l’intelligence, la morale, la guerre, l’art, la culture, la beauté, la psychanalyse, le travail, tout cela a été souffleté, mais non soufflé. Au siècle, dada a imprimé le goût de la désacralisation, mais il lui a donné une allure de fin en soi qui continue à perpétuer ce qui est méprisé. Le négatif comme style, comme pose, comme frime nous vient aussi de dada. Cette pratique négative niveleuse, qui nivelle le négatif lui-même, est bien une trace de l’aliénation, une façon de modifier ce qui est caduc sans l’anéantir.
Le goût dada, goût furieux s’il en fut, pour le négatif, est l’écho stylisé de celui de la rue. En effet, la grande faiblesse de dada est de n’avoir été qu’un chahut. Ce fut une caricature de l’émeute dans le salon, que Camus a même traitée, un peu vite, de « nihilisme de salon ». Ces « émeutiers » de l’intérieur du régime voulaient bien tout casser dans le salon, et ils ont effectivement rendu périssables quelques positivités éternelles, quelques tableaux expressionnistes. Ils ont aussi essayé de rejoindre la rue, notamment pendant la fin de la révolte de 1918 à Berlin, mais ils n’ont finalement réussi qu’à casser les vitres de leur salon. Beaucoup moins nombreux que les émeutiers de la rue, ils n’ont pas réussi à faire de leur lieu de débat un lieu de rencontre, et ceci principalement parce qu’ils n’étaient pas anonymes : ils se connaissaient déjà avant de parler, et leur public, le plus souvent aussi. Pensifs, ils se sont arrêtés à bout d’idées négatives, un pied dans le salon, l’autre ayant enjambé l’embrasure de la vitre cassée. La police, occupée à des tâches plus urgentes, leur a continuellement tourné le dos.
L’humour dada, comme tout humour, n’est valide que dans les contextes particuliers où il naît. Fondé sur le ridicule, il a surtout tenté d’amoindrir ses cibles et a joué de l’association d’univers sans lien apparent. Il dénote d’une préméditation, certes courte, mais contraire à la spontanéité revendiquée, et d’un recul par rapport à ce qui est moqué et critiqué, qui place dada dans la position de supériorité du moqueur par rapport à son objet. Le rire dada a été une pratique bien autrement corrosive que l’humour dada : le rire emporte les doutes et les questions sur son passage, modifie le discours, soulève les épidermes et les sourcils, le rire est une des cassures les plus efficaces de la pensée consciente. Par le rire, qui est aussi une interruption de parole aussi effective qu’une alerte à la bombe, le changement de régime de la pensée peut permettre de pénétrer le royaume contre lequel la conscience se mure. En ce sens, dada a eu raison de voir en Zhuang Zhou le premier dadaïste.
Les compromissions des dadaïstes ont été de l’ordre de celles des assembléistes de Buenos Aires, cent ans plus tard. Comme les débats dans les assemblées argentines ont montré combien il était difficile de s’arracher à la middleclass, à l’évolution de laquelle on avait contribué de bonne foi, les dadaïstes n’ont pas réussi à nier véritablement leur propre origine dans la culture. Au cours de ses scandales sur scène, dada n’a pas mesuré que la scène est faite pour héberger de tels scandales. Et, à la fin, les spectateurs ne venaient plus voir des artistes en train de donner un spectacle, mais ils venaient pour voir et participer à un scandale. Choquer le bourgeois s’avéra aussi inopérant contre ses valeurs que se moquer du curé. Si cette expérience nous a appris quelque chose, c’est que ce n’est pas dans la culture que se critique la culture ; et que le scandale est une arme de domination de la société, quel que soit le sens dans lequel on le tourne : le terrorisme, le fait divers, la bonne pensée officieuse, et la morale middleclass sont là aujourd’hui pour en témoigner avec vigueur.
L’absence d’organisation de dada, son ouverture à tous et à tout, le fait ressembler encore bien davantage aux assemblées argentines de 2002. Sous leur nom ne signifiant rien se sont donc retrouvés, mais sans pouvoir, tous ceux qui voulaient seulement nier quelque chose. Il y eut donc des artistes carriéristes, des catholiques convaincus, des résidus d’autres mouvements culturels, des marxistes, des anarchistes, des hommes et des femmes dont certains se sont investis beaucoup et d’autres ne faisaient que passer lors d’un scandale, d’une manifestation. Mais dada n’a pas collaboré à la contre-révolution russe : à Zurich en 1916, Tzara habitait dans la même rue que Lénine, mais ils ne semblent pas s’être connus ; et, si une partie des dadaïstes berlinois a rejoint les rangs léninistes, comme Tzara d’ailleurs, c’était déjà après dada.
A partir de l’accélération des événements en Russie, mal connus il est vrai, on hésite à Zurich comme le médite Hugo Ball : « Le dadaïsme est-il en tant que geste la contrepartie du bolchevisme ? Oppose-t-il à la destruction et au règlement de compte définitif le côté complètement donquichottesque, inopportun et incompréhensible du monde ? Il serait intéressant d’observer ce qui se passe ici et là-bas » (juin 1917). La position proposée ici sous forme de questionnement est celle de la contre-allée de l’aliénation ici contre l’allée royale de la réalisation de la pensée là-bas, une question fondamentale de toute révolution. En 1918, pendant les semaines cruciales de l’insurrection de Berlin, les dadaïstes semblent avoir encore hésité au moment où, plus qu’ailleurs, leur spontanéité revendiquée était de mise. Alors que les dadaïstes communistes, Grosz, Herzfelde, Heartfield, rejoignaient la hiérarchie du parti d’avant-garde, les anarchistes, comme Huelsenbeck et Hausmann, parlaient d’une « succession ininterrompue de révolutions », et d’une « prolèture du dictariat », et le superdada Baader s’amusait, un demi-siècle avant Meinhof, à admettre que « le communisme est une arme dadaïste ».
La récupération, qu’elle soit « bourgeoise », au sens de Marx et de Bloy, ou prolétarienne, a été différée, au moins pendant sa vie, par la non-organisation de dada. Ce bâton de dynamite tant qu’il était allumé, et sans prise, a finalement été aussi difficile à manier pour ses artificiers. Leur négativité très inégale s’est elle-même contredite, selon l’irrationalité revendiquée : ainsi a-t-on distingué entre les dadaïstes de l’écrit, négativistes, et les dadaïstes de l’image, positivistes ; ainsi, restant à Zurich désertée après 1918, s’est formé là un noyau d’artistes positifs qui soutenaient l’Etat, et parfois la religion, autour de Arp, Richter, et Janco ; ainsi, trente ans plus tard, Ribemont-Dessaignes et Huelsenbeck affirmaient logiquement, contre le cliché négativiste, que dada avait pris position. Aucun des principaux animateurs de dada n’a réussi à s’évader du salon, malgré les exemples qu’avaient donnés leurs précurseurs Cravan et Vaché. Après la mort du mouvement, tous se sont recasés dans la culture dominante. Même leur jeunesse a été démentie : ils sont morts vieux, assis sur les rentes de leurs scandales.
La glorification de l’individu est sans doute très présente chez dada. Mais chaque individu qui a participé à cette ire joyeuse est subsumé au nom commun, dada, qui ne veut rien dire. C’est cette identité commune qui a permis à quelques individus, les plus engagés et ceux auxquels les propriétaires du salon reconnurent le plus de talent, d’être mis en valeur. Même à travers les multiples médiations du siècle, si fétichiste de l’individu, le nom dada sonne de manière incomparablement plus précise, prestigieuse et significative que celui de n’importe lequel de ses membres. C’est là aussi une marque de l’aliénation. « Pris dans son unicité fonctionnelle, DADA nous a paru à chaque fois devoir être ramené au seul mot Dieu, de statut identique », constatera le linguiste que dada a mérité.
Au-delà de l’ambiance dada, c’est son efficacité, ce que dada a réalisé, et son inefficacité, ce que dada a légué à l’ennemi, qui interpellent. La fulgurance, l’attaque soudaine, un véritable goût du négatif ont permis à dada d’ébrécher de nombreux fondements de la société en place ; mais tout ce que dada n’a pas réussi à approfondir, et même à trancher, a pu être utilisé par elle. C’est pourquoi de nombreuses atteintes de dada nous paraissent aujourd’hui si familières qu’elles font partie de ce que nous combattons. Si l’attitude de dada marque d’abord la première façon non hostile d’explorer l’aliénation, et si son état d’esprit ensuite indique une façon d’attaquer le conservatisme sous de nombreuses formes, les doutes, les incertitudes et, par-dessus tout l’incapacité de dada à dépasser cet état d’esprit constituent son héritage contrasté et singulier.
Une des principales cibles de dada a été la logique. Il est remarquable que l’époque de la révolution russe peut se diviser en deux camps en fonction de la logique, et qu’à aucun moment la logique n’est alors entendue comme celle de Hegel, qui est restée sans critique ni dépassement, mais comme la seule logique formelle. D’un côté les défenseurs d’une rigueur qui va jusqu’à oublier le contenu, la filiation Frege, Russell, Wittgenstein, Carnap, puis la phénoménologie, qui quitte cependant la logique fétichisée, puis tous ceux qui prétendent à la « science », y compris les psychanalystes et les marxistes léninistes, puis tout le petit peuple de la science et du matérialisme, dilettantes et ignares, qui croit en la logique mais ne la pratique guère dans la vie ; de l’autre les marxistes, qui à travers Lukács et l’école de Francfort au moins ont montré la filiation mercantile de la logique formelle, et dada pour qui la logique est une crispation contre les vastes plaines de l’irrationnel; et entre les deux, les physiciens, qui ne sont pas parvenus à éliminer l’irrationnel, et qui en admettent, sans pousser les conséquences, la part irréductible.
Dada n’a pas théorisé sa critique de la logique. Mais il l’a pratiquée sans cesse. D’abord, dada admet la contradiction et soutient des propositions contradictoires sur le même sujet, ce qui affaiblit ces propositions, mais ouvre le débat. Ensuite, dada critique la conscience en se propulsant dans l’inconscient, et en attaquant partout la logique comme une carapace de la conscience contre l’inconscient, de sorte à ce que le débat se mène au-delà de la conscience. Dada est le seul mouvement à avoir critiqué et réfuté l’intelligence, valeur du régime en place. Il est vrai que l’intelligence peut être vue comme l’état-major de la conscience, et les différences que le siècle a prétendu mesurer, dans l’intelligence, hiérarchisent les individus à l’intérieur de cette société. A travers les surréalistes et les situationnistes, héritiers de dada, l’intelligence a été réhabilitée, non sans bêtise. Enfin, c’est tout système que dada refuse. Un système est bien l’unité retrouvée pour la conscience, et même l’irrationnel auquel s’adonne la fougue dada ne peut pas être systématique.
Il pouvait sembler logique que la psychanalyse, qui avait ouvertement annoncé l’exploration de l’inconscient, soit applaudie par dada. C’est le contraire qui s’est produit, et il s’agit là certainement, pour ce temps-là, d’un des ordres du jour principaux du débat de l’humanité sur elle-même. Contre la « psycho-banalise » qui cherche à déchiffrer l’inconscient pour la conscience, dada a fait valoir une pratique délibérée de l’inconscient, qui déborde la conscience. Alors que la psychanalyse propose de coloniser l’inconscient par davantage de conscience, dada, au nom de l’inconscient, démolit les bastions et les redoutes de la conscience. Ce combat, initié au début de la révolution russe, reste encore obscur parce qu’il s’est mené à travers trop de médiations, et parce qu’il peut être relié à trop d’autres combats qui sont des massacres d’arrière-garde : ainsi, l’aliénation religieuse, ou les socialismes, nationaux ou staliniens, arrivant au pouvoir, ont aussi été considérés, au second degré, comme victoires de l’inconscient sur le conscient. Mais la ligne de partage tracée entre dada et la psychanalyse pour l’usage de l’inconscient par l’humain reste l’un des tracés les plus opérationnels de dada. Le camp que dada a inauguré est celui de l’exploration éphémère et irréversible de la pensée non consciente contre son exploitation au profit de la conscience.
Le champ de bataille de dada est donc ainsi délimité : le salon est trop petit, la conscience est trop petite. Contre les murailles de ces divisions de l’humanité, dada a utilisé et épuisé son négatif. Mais la mise en œuvre même de ce négatif, avant de se figer à son tour en position, a été une revendication positive : la vie. Cette exigence de vie est une des plus prisées au début du XXe siècle. Elle a été considérée comme le négatif immédiat de la guerre meurtrière des Etats, dans la vieille opposition fausse où la vie serait le contraire de la mort, mais elle est aussi présente au milieu des sciences positives et de la néophilosophie, celle de Bergson par exemple. C’est cette revendication dadaïste qui s’est ensuite trouvée réaffirmée par les surréalistes et théorisée par les situationnistes, notamment dans leur division entre vie et survie, division qui semble aujourd’hui encore opérationnelle. La vie comme justification et fondement du négatif, ce but qui n’en est pas un parce qu’il échoue à même esquisser sa réalisation, a finalement abouti, épuisé et magnifié, au modedevitisme de Debord, où la vanité l’emporte sur le projet.
Cette revendication de la vie, dont le rire est un signal libérateur, est liée à une dimension de la vie bourgeoise qui a hanté la culture jusqu’à la fin du XXe siècle, mais qui a grandement disparu aujourd’hui : l’ennui. Du spleen de Baudelaire, en passant par le dandysme, l’ennui est resté une préoccupation majeure jusqu’aux situationnistes inclus. Et la lutte contre ce parasite commençait dans la critique du carcan moral à l’intérieur duquel il proliférait. Aussi, la salubre critique de la famille, que dada a très tôt soulevée et qui n’a jamais été reprise de manière conséquente depuis, mais aussi celle des valeurs en vogue en son temps, comme le patriotisme, pour arriver à la critique de toutes les valeurs morales, semble d’abord provenir de la critique de l’ennui.
La société en place s’est chargée de résorber l’ennui. A travers les écrans qui occupent maintenant les pauvres au-delà de leurs sollicitations, à travers le bruit de la musique qui envahit tout le temps l’attention, c’est l’angoisse, c’est la peur, c’est le désarroi qui ont remplacé l’ennui ; et cette inquiétude généralisée des pauvres, qui ont perdu la capacité de la vue d’ensemble, est assez éloignée de celle de Heidegger. Sans cesse occupés par des loisirs agressifs, dont la culture est la maquerelle, les pauvres ont ainsi été délivrés de l’ennui, d’une manière que dada n’imaginait pas, mais qu’ils lui doivent en partie. Car si dada n’a contribué qu’à une entreprise, c’est celle de l’élargissement considérable qu’a connu la culture – la dispute de salon – depuis cent ans.
Dans sa fureur destructrice, dada a voulu aussi s’en prendre à soi-même, à travers une attaque contre l’art et la culture. Nous connaissons bien ce phénomène, puisqu’il est similaire à la volonté de critique de l’information dominante dans l’information dominante. Dada a simplement inauguré l’illusion de la critique sans la sanction de la rupture : on ne peut pas critiquer la famille sans rompre avec la famille, on ne peut pas critiquer l’art et la culture sans rompre avec l’art et la culture. Dans l’art, dada s’en est pris seulement aux courants de l’art moderne : l’expressionnisme, l’art abstrait, le futurisme ; mais l’art en général a été épargné. En effet, la plupart des dadaïstes n’imaginaient même pas gagner leur survie hors de la culture. Comme dada n’a pas rompu, il est devenu, après sa mort, un membre éminent de la famille Art et Culture, le fils prodigue qui avait largement repoussé les limites du possible sans rien mettre en danger. Embaumé, le cadavre de dada a bien rendu justice à la formule d’Eluard, mais probablement au sens inverse où il l’entendait, « disparaître, c’est réussir ». Alors que Duchamp avait introduit la pissotière dans les galeries d’art en 1917, au grand scandale de ses contemporains, en 1993, lorsqu’un particulier tente de lui rendre son rôle d’urinoir, « pour prolonger la provocation de Duchamp », il est arrêté et condamné ; dans le monde gestionnaire, l’objet a eu raison du geste, la pérennisation a triomphé de l’éphémère, et la fétichisation a pu apprivoiser le scandale.
La colère ne suffit pas en elle-même. L’immédiateté est un leurre. La critique des valeurs dominantes ne peut pas se faire sur un seul mode de pensée, sur un seul rythme, fût-il très élevé, c’est ce que l’expérience dada, pensant jouer avec la culture, a permis de conclure. La dévaluation que dada a fait subir à l’art et la culture, en l’ouvrant au ridicule et à l’irrespect, en déstructurant bien davantage le concret et le figuratif que ne l’ont fait à leur corps défendant les artistes de l’art abstrait, est à la fois le début de la culture pour tous et de la visibilité du vide de contenu de l’art. Depuis dada, la culture s’est étendue d’une secousse brutale à travers toutes les barrières que dada a cassées, et l’art s’est bien révélé n’être qu’au rang d’un urinoir. Les suites du procès du continuateur isolé de Duchamp montrent d’ailleurs que l’art, comme porte-parole de l’esthétique de ses maîtres, les gestionnaires, s’avère bien n’être essentiellement que marchandise, lustrée par quelques illusions entretenues pendant les quatre siècles précédents.
STEP 4 - THE DOORS from SILVERADO SOCIAL PATROL
Que dada n’ait pas trouvé au bout de l’intensité de la vie l’histoire, est toute sa limite. Trop jeune, trop court, trop vif, trop superficiel, dada refuse tout ce qui est au-delà du constat négatif, tout ce qui implique le projet, tout ce qui implique la hiérarchie des valeurs qui oppose, par exemple, le couple vie-histoire à sa caricature dans la résignation, survie-quotidien. C’est là où le mode de pensée, où l’état d’esprit ont manqué d’embrayage, de dépassement. Pourtant, du point de vue téléologique de l’histoire, dada fait l’histoire par sa brève et folle course à travers le salon où l’on cause, le poignard à la main, laissant mille égratignures, plaies, blessures, et peut-être même quelques morts sur son passage dévastateur.
STEP 4 - THE DOORS from SILVERADO SOCIAL PATROL
Le rejet, au moins majoritaire, de Dieu a entraîné chez dada un refus de l’absolu. Mais la fascination profonde de l’infini, vu comme libérateur, ou comme champ du possible, situe bien combien peu dada avait réussi à se libérer des profondes impositions de la religion. Dans les rues du monde, où le débat de l’humanité a été esquissé, pendant ce siècle, il n’est pas rare de trouver cette religiosité, qui consiste à croire en l’infini, chez des pauvres sincèrement convaincus d’en avoir fini, pour eux-mêmes, avec la religion.
Ignorant de la totalité, ne s’élevant pas à l’histoire, contradictoire face à la révolution alors même qu’elle faisait rage, mais drôle, acerbe, attaquant tout et chacun, jeune et vivant, pratiquant l’aliénation, dada est un avant-coureur du gueux du XXe siècle, au moment où il apparaît hissé hors des énormes marécages à tristesse et à défaite du quotidien. Chez ce frimeur et provocateur, l’esbroufe et la désinvolture seront à la fois le charme et la faiblesse fatals qui, en définitive, dissimulent toujours son manque à penser hardiment derrière un courage à s’exposer. Ainsi la contre-vérité de Tzara, « la vérité n’existe pas », semble-t-elle extraite de la devise des pauvres modernes, ainsi l’affirmation que toute action est vaine rejoint-elle ce relativisme absolu qui a été l’une des impasses du possible du parti des gueux.
De même, les pauvres modernes d’avant une middleclass semblent avoir emprunté leur comportement moral, lui aussi davantage marqué par l’ostentation que par la réflexion, à celui de dada : « Dada pourrait être criminel ou lâche ou ravageur, ou voleur, mais non justicier » ; « Il n’y a aucune différence spécifique entre un policier et un voleur. Toutefois, il faut reconnaître que le bandit atteint plus naturellement à l’héroïsme ».
mercredi 21 septembre 2011
PAS DE CULTURE SANS "LE CULTIVER" - Edward Twitchell Hall
L'homme occidental a créé le chaos en privilégiant ses dons d'analyse aux dépens de ses dons d'intégration de l'expérience.
Grâce aux modèles, nous observons et nous vérifions le fonctionnement des phénomènes. Les hommes s'identifient étroitement aux modèles qui façonnent leur comportement. Tous les modèles théoriques sont incomplets. Par définition, ce sont des abstractions, et ils omettent donc fatalement certains faits. Les éléments censurés sont aussi importants, si ce n'est plus, que les éléments non censurés, car ce sont ces omissions qui donnent structure et forme au système.
En occident, on se préoccupe davantage du contenu et de la signification du modèle que de sa construction, de sa structure, de son fonctionnement et des objectifs qu'il est supposé atteindre.
Grâce aux modèles, nous observons et nous vérifions le fonctionnement des phénomènes. Les hommes s'identifient étroitement aux modèles qui façonnent leur comportement. Tous les modèles théoriques sont incomplets. Par définition, ce sont des abstractions, et ils omettent donc fatalement certains faits. Les éléments censurés sont aussi importants, si ce n'est plus, que les éléments non censurés, car ce sont ces omissions qui donnent structure et forme au système.
En occident, on se préoccupe davantage du contenu et de la signification du modèle que de sa construction, de sa structure, de son fonctionnement et des objectifs qu'il est supposé atteindre.
La
planification qui aboutit au découpage de nos activités nous permet de
nous concentrer sur une chose à la fois, mais nie l'importance du
contexte.
L'espace et son organisation indiquent l'importance d'une personne et sa place dans la hiérarchie. La possibilité de décider de son emploi du temps indique que quelqu'un est arrivé.
Les entreprises commerciales et les administrations subordonnent l'homme à l'organisation, et y parviennent en grande partie grâce à la manière dont elles manipulent les systèmes spatiotemporels.
De nombreux Américains font l'erreur habituelle de confondre leur programme avec la réalité et de retrancher de la vie leur personne. Oublier l'existence du contexte limite notre perception des événements, ce qui influence de façon subtile et profonde notre mode de pensée en le cloisonnant.
L'espace et son organisation indiquent l'importance d'une personne et sa place dans la hiérarchie. La possibilité de décider de son emploi du temps indique que quelqu'un est arrivé.
Les entreprises commerciales et les administrations subordonnent l'homme à l'organisation, et y parviennent en grande partie grâce à la manière dont elles manipulent les systèmes spatiotemporels.
De nombreux Américains font l'erreur habituelle de confondre leur programme avec la réalité et de retrancher de la vie leur personne. Oublier l'existence du contexte limite notre perception des événements, ce qui influence de façon subtile et profonde notre mode de pensée en le cloisonnant.
Les
enfants mais aussi les personnes de tous âges ont une capacité
naturelle à apprendre. Bien plus, la connaissance apporte sa propre
récompense. Comme on mange ou on fait l'amour, on peut être poussé à
apprendre par plaisir. Pourtant la chose s'est déformée dans l'esprit
des enseignants qui ont confondus l'étude avec ce qu'ils appellent
l'éducation. Ils croient généralement que l'école a le monopole du
savoir, et que leur travail consiste à l'inculquer aux enfants. Pendant
des millions d'années, les hommes ont appris sans écoles.
Les systèmes techniques sont extériorisés, c'est à dire projeté, et sont poursuivis en dehors du corps.
Une des particularité du phénomène de transfert est que le modèle projeté est considéré comme seul réel et appliqué sans discrimination à des situations nouvelles.
Les projections fragmentent la vie et rendent l'homme étranger à ses actes.
L'image qu'on a des autres est composée en grande partie de projections de divers éléments de sa propre personnalité, ainsi que de ses propres besoins psychiques, qui sont traités comme s'ils étaient innés.
De nos jours, l'homme est constamment en contact avec des inconnus car ses projections ont à la fois élargi son champ d'action et rétréci son univers ; il lui est donc nécessaire de dépasser sa propre culture, ce qui n'est possible qu'en rendant explicites les règles qui l'ordonnent.
Une des particularité du phénomène de transfert est que le modèle projeté est considéré comme seul réel et appliqué sans discrimination à des situations nouvelles.
Les projections fragmentent la vie et rendent l'homme étranger à ses actes.
L'image qu'on a des autres est composée en grande partie de projections de divers éléments de sa propre personnalité, ainsi que de ses propres besoins psychiques, qui sont traités comme s'ils étaient innés.
De nos jours, l'homme est constamment en contact avec des inconnus car ses projections ont à la fois élargi son champ d'action et rétréci son univers ; il lui est donc nécessaire de dépasser sa propre culture, ce qui n'est possible qu'en rendant explicites les règles qui l'ordonnent.
Le
langage n'est pas un système qui transmet des pensées ou des
significations d'un cerveau à un autre, mais un système qui organise
l'information et qui délivre des pensées et des réponses à d'autres
organismes. On peut communiquer de diverses façons, mais il est
impossible de l'implanter dans l'esprit des autres.
Il est très facile et très naturel de considérer les choses de son propre point de vue et d'interpréter un événement comme si ce point de vue était le même partout au monde.
Il est très facile et très naturel de considérer les choses de son propre point de vue et d'interpréter un événement comme si ce point de vue était le même partout au monde.
Le
lien qui nous attache au travail est très fort. En fait, la réussite
professionnelle implique en général une existence entièrement consacrée
au travail, et une vie familiale et personnelle reléguée au second
plan. Établir des relations profondes avec les autres nous demande un
temps très long.
Il n'est jamais possible de comprendre à fond un être humain autre que soi ; et aucun individu ne se comprendra vraiment lui-même. la tache est trop ardue et le temps manque pour démonter tous les mécanismes et les examiner. C'est par là que commence la sagesse dans les relations humaines. Se connaître et comprendre les autres sont deux opérations étroitement liées. Pour connaître les autres il faut d'abord se connaître, et les autres alors vous aident à mieux vous connaître.
Il n'est jamais possible de comprendre à fond un être humain autre que soi ; et aucun individu ne se comprendra vraiment lui-même. la tache est trop ardue et le temps manque pour démonter tous les mécanismes et les examiner. C'est par là que commence la sagesse dans les relations humaines. Se connaître et comprendre les autres sont deux opérations étroitement liées. Pour connaître les autres il faut d'abord se connaître, et les autres alors vous aident à mieux vous connaître.
Les
informations doivent toujours être interprétées dans un contexte.
D'ailleurs, elles forment très souvent une partie essentielle du
contexte dans lequel le message purement verbal prend son sens. Un
contexte n'a jamais de sens spécifique. Et pourtant le sens d'une
communication dépend toujours de son contexte.
Sans contexte, le code est incomplet car il ne renferme qu'une partie du message. Un événement est généralement beaucoup plus complexe et riche que les mots qui servent à le décrire. En outre, le système écrit est une abstraction du système verbal et fonctionne comme un système de rappel de paroles. Dans l'opération d'abstraction, à la différence de l'opération de mesure, on retient certaines choses et on ignore inconsciemment les autres.
Sans contexte, le code est incomplet car il ne renferme qu'une partie du message. Un événement est généralement beaucoup plus complexe et riche que les mots qui servent à le décrire. En outre, le système écrit est une abstraction du système verbal et fonctionne comme un système de rappel de paroles. Dans l'opération d'abstraction, à la différence de l'opération de mesure, on retient certaines choses et on ignore inconsciemment les autres.
Ce
que l'homme choisit de percevoir, consciemment ou inconsciemment, est
ce qui donne signification et structure à son univers. Bien plus, ce
qu'il perçoit est déjà ce "qu'il compte faire".
Il
est important dans un dialogue de parvenir à se connaître suffisamment
pour bien définir ce que chaque personne prend en considération et ce
qu'elle néglige. Ceci nous permet de comprendre la relation que la
signification entretient avec le contexte. La mise en contexte est un
moyen important de faire face à la très grande complexité des
transactions humaines et d'éviter l'enlisement du système par
dépassement de capacité.
Dans la vie, le code, le contexte et la signification ne peuvent être considérés que comme les différents aspects d'un fait unique.
Dans la vie, le code, le contexte et la signification ne peuvent être considérés que comme les différents aspects d'un fait unique.
Les
communications riches en contexte agissent comme force d'unification
et de cohésion, elles sont durable. Les communications pauvres en
contexte n'unifient pas, mais elles peuvent changer facilement et
rapidement.
L'instabilité des systèmes faibles en contexte est tout à fait nouvelle pour l'humanité. Bien plus, nous n'avons pas emmagasiné l'expérience qui nous indiquerait le comportement à adopter face à un changement aussi rapide.
La culture française est un mélange inextricable d'institutions et de situations dont le contexte est alternativement riche ou pauvre. Il n'est pas toujours possible pour un étranger de savoir s'y retrouver.
L'instabilité des systèmes faibles en contexte est tout à fait nouvelle pour l'humanité. Bien plus, nous n'avons pas emmagasiné l'expérience qui nous indiquerait le comportement à adopter face à un changement aussi rapide.
La culture française est un mélange inextricable d'institutions et de situations dont le contexte est alternativement riche ou pauvre. Il n'est pas toujours possible pour un étranger de savoir s'y retrouver.
Chaque
culture n'est pas seulement un ensemble intégré, mais possède ses
propres règles d'apprentissage. Celles-ci sont renforcées par des
modèles différents d'organisation globale. Comprendre une culture
différente consiste en grande partie à connaître son mode
d'organisation, et à savoir comment s'y prendre pour en acquérir la
connaissance dans cette culture-là. On n'y parvient pas si l'on
s'obstine à se servir de modèles d'enseignement hérités de sa propre
culture.
Ceux
dont l'action se soumet à des règles et à des autorités sont lents à
percevoir la réalité d'un autre système. Projetant ce qu'on leur a
enseigné dans le passé, ils adaptent le monde à leur propre modèle.
On n'acquiert pas une pratique en combinant des éléments appris par cœur selon des règles qu'il faut se rappeler en cours d'action. L'opération est trop lente et trop complexe. On apprend par unités globales, qui s'insèrent dans un contexte de situations et peuvent être mémorisées comme des ensembles.
On n'acquiert pas une pratique en combinant des éléments appris par cœur selon des règles qu'il faut se rappeler en cours d'action. L'opération est trop lente et trop complexe. On apprend par unités globales, qui s'insèrent dans un contexte de situations et peuvent être mémorisées comme des ensembles.
Dans
le monde occidental, la négation et la non-reconnaissance des besoins
standards de l'homme ont provoqué des déformations inouïes dans notre
mode de vie, nos valeurs et le développement de notre personnalité.
Le temps est le principe d'organisation dominant de notre culture. Il s'impose comme une contrainte extérieure, qui étend ses tentacules dans tous les plis et replis de nos actes les plus intimes. Notre système temporel a beaucoup contribué à aliéner l'homme occidental. La maladie peut être due à un désir d'échapper aux contraintes du temps, de retrouver et de redécouvrir son propre rythme, mais à quel prix.
Si quelque chose peut changer la vie, c'est bien la perception du temps. Le temps n'est pas une "simple convention", mais l'un des systèmes les plus fondamentaux qui ordonne l'existence. Sans unification des horaires, la société industrielle n'aurait pas vu le jour. L'horaire est sacré, tout le monde doit s'y plier.
Le temps est le principe d'organisation dominant de notre culture. Il s'impose comme une contrainte extérieure, qui étend ses tentacules dans tous les plis et replis de nos actes les plus intimes. Notre système temporel a beaucoup contribué à aliéner l'homme occidental. La maladie peut être due à un désir d'échapper aux contraintes du temps, de retrouver et de redécouvrir son propre rythme, mais à quel prix.
Si quelque chose peut changer la vie, c'est bien la perception du temps. Le temps n'est pas une "simple convention", mais l'un des systèmes les plus fondamentaux qui ordonne l'existence. Sans unification des horaires, la société industrielle n'aurait pas vu le jour. L'horaire est sacré, tout le monde doit s'y plier.
L'éducation
influence les processus mentaux, ainsi que le choix de nos solutions.
Je ne me réfère pas au contenu de l'éducation mais à la structure des
méthodes qui emprisonnent la pensée dans des moules.
L'intelligence n'est pas née avec l'homme et le cerveau mammifère n'a pas commencé à fonctionner avec la scolarisation. Il a évolué sur des millions d'années, en résolvant dans le réel les problèmes de lutte pour la vie.
L'intelligence n'est pas née avec l'homme et le cerveau mammifère n'a pas commencé à fonctionner avec la scolarisation. Il a évolué sur des millions d'années, en résolvant dans le réel les problèmes de lutte pour la vie.
La
vérité est imprimée sur une page, la réalité est image. Tout nous
conditionne à l'appauvrissement et à la banalisation de nos informations
sensorielles. Nous vivons manipulés par le monde fragmenté et
artificiel de la publicité et de la propagande. Le médium est réellement
le message.
Le cerveau créateur est un mécanisme qui oublie. Nous ne nous rendons pas compte de l'importance de l'oubli.
L'entraînement
ou l'accoutumance modifie l'organisation de l'activité cérébrale dans
un sens qui permet au cerveau d'effectuer des taches familières sans
avoir recours aux procédés d'analyse, ce qui revient à dire que la tâche
relève d'un stéréotype. Nos écoles, nos universités et nos
institutions reposent en grande partie sur cette ressource de
l'accoutumance.
Les
études menées dans le monde entier sur les groupes d'affaires, les
équipes sportives et même les armées ont révélé l'existence d'un chiffre
idéal pour une équipe de travail. Ce chiffre idéal se situe entre huit
et douze individus. Il est possible à huit ou douze personnes de se
connaître suffisamment pour exploiter au maximum les ressources du
groupe. Dans les groupes dépassant ce nombre, il devient très difficile
d'établir un réseau de communication entre tous les individus. On les
enferme dans des catégories qui déclenchent le processus de
dépersonnalisation. La participation et l'engagement se relâchent, la
mobilité en souffre, la direction du groupe se fait manipulatrice et
politique.
Dans
les écoles on a remplacé le désir naturel d'apprendre par la
discipline, qu'on a intégré à la culture. Par une profonde
méconnaissance de la biologie des primates, les écoles font du plus
intelligent des primates une créature aliénée qui s'ennuie.
Ne pas avoir compris l'importance du jeu dans le développement des êtres humains a eu des conséquences incalculables, car non seulement le jeu est essentiel pour apprendre, mais (contrairement à d'autres pulsions) il est une fin en soi.
Ne pas avoir compris l'importance du jeu dans le développement des êtres humains a eu des conséquences incalculables, car non seulement le jeu est essentiel pour apprendre, mais (contrairement à d'autres pulsions) il est une fin en soi.
La
vie scolaire est une excellente préparation à l'acceptation de la
bureaucratie adulte: son but est moins la transmission des connaissances
que l'enseignement du respect de l'autorité, l'assimilation de ses
techniques et le maintien de l'ordre.
Les élèves remuants sont définitivement classés dans la catégorie des "agités", regardés comme des phénomènes et souvent drogués. Les phénomène sont peut-être bien ceux qui parviennent à rester tranquilles sur leurs chaises, et témoignent de l'incroyable faculté d'adaptation de l'espèce humaine. La position assise dans un espace exigu est l'une des pires tortures que l'on puisse infliger à l'espèce humaine.
Nous avons idolâtré l'organisation au détriment de l'individu, introduisant ainsi de force ce dernier dans des moules qui ne lui convenaient pas.
Les élèves remuants sont définitivement classés dans la catégorie des "agités", regardés comme des phénomènes et souvent drogués. Les phénomène sont peut-être bien ceux qui parviennent à rester tranquilles sur leurs chaises, et témoignent de l'incroyable faculté d'adaptation de l'espèce humaine. La position assise dans un espace exigu est l'une des pires tortures que l'on puisse infliger à l'espèce humaine.
Nous avons idolâtré l'organisation au détriment de l'individu, introduisant ainsi de force ce dernier dans des moules qui ne lui convenaient pas.
Le
savoir est absolument nécessaire pour assurer la survie à la fois de
l'individu, de la culture et de l'espèce. Seul l'homme ne grandit, ne
mûrit et n'évolue que grâce au désir de savoir. On a trouvé le moyen de
transformer l'une des activité humaine les plus enrichissantes qui
soient en une expérience pénible, ennuyeuse, monotone, fragmentaire,
étroite et abrutissante.
Nous,
qui avons été formés par la culture occidentale, sommes convaincus de
détenir la vérité que Dieu nous a communiquée par satellite, et tout ce
qui ne s'y conforme pas n'est que superstition et déformation qui
révèlent des systèmes de pensée inférieurs ou moins évolués. Et cela
nous donne le droit de les délivrer de leur obscurantisme pour en faire
nos égaux. L'éclatant succès que notre technologie a remporté sur le
monde physique a aveuglé Européens et Américains sur les difficultés de
leurs propre existences, et leur a donné un sentiment de supériorité
totalement injustifié à l'égard de ceux qui n'ont pas atteint le même
développement technologique. La science est notre nouvelle religion. Ses
affirmations et ses rites ont, pour la plupart, valeur de dogmes.
Le
système américain est implicitement très gratifiant pour ceux qui ont
des facilités d'expression et d'élocution ainsi que pour ceux qui
savent manier les chiffres, puisque rien d'autre ne paie. Aussi, les
étudiants sont-ils souvent largués, surmenés, ou rejetés du système,
non par manque de dons ou d'intelligence, mais par inadéquation de
leurs talents particuliers avec le système.
Par
leur nature même, les administrations n'ont ni conscience, ni mémoire,
ni esprit. Elles ne servent que leurs intérêts propres, sont amorales
et irrationnelles. Ce n'est pas l'injustice sociale mise sur le compte
des leaders politiques qui causent les révolutions. C'est quand la
bureaucratie se mue en une machine écrasante, inefficace, incapable de
répondre aux besoins du public, que les gouvernements tombent.
Les
paradigmes culturels font obstacle à la compréhension, parce que
chacun de nous est doté par la culture de solides œillères, d'idées
préconçues implicites et dissimulées qui contrôlent nos pensées et
empêchent la mise à jour des processus culturels.
Il est impossible de dépasser sa propre culture, sans découvrir d'abord ses principaux axiomes cachés et ses croyances implicites sur ce qu'est la vie et la façon de la vivre, de la concevoir, de l'analyser, d'en parler, de la décrire et de la changer. Parce que les cultures sont des entités systématiques (composées de systèmes associés, dans lesquels chaque élément est en relation fonctionnelle et réciproque avec les autres éléments) qui sont fortement reliées au contexte, il est difficile de les décrire de l'extérieur. Une culture donnée ne peut être comprise simplement en termes de contenu et de parties. Il faut connaître l'agencement des parties en un tout, le fonctionnement des systèmes et des dynamismes principaux et la nature de leurs relations. Et ceci nous mène à un point capital : il est impossible de parler convenablement d'une culture uniquement de l'intérieur ou de l'extérieur sans se référer à une autre culture. Les personnes qui possèdent une double culture, ainsi que les situations de contacts culturels, augmentent les occasions de comparaison. Il existe deux autres situations qui mettent à découvert la structure cachée d'une culture : l'éducation des enfants, qui nécessite des explications, et l'écroulement des institutions culturelles traditionnelles tel qu'il se produit en ce moment. La tâche est loin d'être simple. Cependant, la compréhension de nous-même et du monde que nous avons créé, et qui à son tour nous crée, est peut-être la seule tâche vraiment importante que doive affronter aujourd'hui l'humanité.
Il est impossible de dépasser sa propre culture, sans découvrir d'abord ses principaux axiomes cachés et ses croyances implicites sur ce qu'est la vie et la façon de la vivre, de la concevoir, de l'analyser, d'en parler, de la décrire et de la changer. Parce que les cultures sont des entités systématiques (composées de systèmes associés, dans lesquels chaque élément est en relation fonctionnelle et réciproque avec les autres éléments) qui sont fortement reliées au contexte, il est difficile de les décrire de l'extérieur. Une culture donnée ne peut être comprise simplement en termes de contenu et de parties. Il faut connaître l'agencement des parties en un tout, le fonctionnement des systèmes et des dynamismes principaux et la nature de leurs relations. Et ceci nous mène à un point capital : il est impossible de parler convenablement d'une culture uniquement de l'intérieur ou de l'extérieur sans se référer à une autre culture. Les personnes qui possèdent une double culture, ainsi que les situations de contacts culturels, augmentent les occasions de comparaison. Il existe deux autres situations qui mettent à découvert la structure cachée d'une culture : l'éducation des enfants, qui nécessite des explications, et l'écroulement des institutions culturelles traditionnelles tel qu'il se produit en ce moment. La tâche est loin d'être simple. Cependant, la compréhension de nous-même et du monde que nous avons créé, et qui à son tour nous crée, est peut-être la seule tâche vraiment importante que doive affronter aujourd'hui l'humanité.
1979, Edward T. Hall (extraits).
Libellés :
abstrait,
aliénation,
cléricature,
COMUNICACION,
CONTEXTE,
culture,
ÉCOLE,
ennui,
EXPERIENCE,
JEU,
paraplégie scolaire,
perception,
psychologie sociale,
RELATION,
séparation,
SITUATION,
temps,
traduction
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