"La performance et la barbarie sont si étroitement mêlés dans la culture que seule une ascèse barbare à l’encontre de la culture et de ses matrices permet d’entrevoir l’autre face du monde. "
Inakomyliachtchi
"L’esthétique – comme dimension du symbolique devenue à la fois arme et théâtre de la guerre économique – substitue le conditionnement des hypermasses à l’expérience sensible des individus psychiques ou sociaux. L’hypersynchronisation conduit à la perte d’individuation par l’homogénéisation des passés individuels, en ruinant le narcissisme primordial et le processus d’individuation psychique et collective : ce qui permettait la distinction du je et du nous, désormais confondus dans l’infirmité symbolique d’un on amorphe."
Bernard Stiegler
"Maintenant l’homme normal sait que sa conscience devait s’ouvrir à ce qui l’avait le plus violemment révolté :
ce qui, le plus violemment, nous révolte, est en nous."
Georges Bataille

« Partout où règne le spectacle, les seules forces organisées sont celles qui veulent le spectacle. Aucune ne peut donc plus être ennemie de ce qui existe, ni transgresser l’omerta qui concerne tout. »
Guy DEBORD
«Est-ce que la proposition honnête et modeste d’étrangler le dernier jésuite avec les boyaux du dernier janséniste ne pourrait amener les choses à quelque conciliation ?»
Lettre du curé Jean Meslier à Claude-Adrien Helvétius, 11 mai 1671.


« Nous supposons également que l’art ne peut pas être compris au travers de l’intellect, mais qu’il est ressenti au travers d’une émotion présentant quelque analogie avec la foi religieuse ou l’attraction sexuelle – un écho esthétique. Le goût donne un sentiment sensuel, pas une émotion esthétique. Le goût présuppose un spectateur autoritaire qui impose ce qu’il aime ou ce qu’il n’aime pas, et traduit en « beau » et « laid » ce qu’il ressent comme plaisant ou déplaisant. De manière complètement différente, la « victime » de l’écho esthétique est dans une position comparable à celle d’un homme amoureux, ou d’un croyant, qui rejette spontanément les exigences de son ego et qui, désormais sans appui, se soumet à une contrainte agréable et mystérieuse. En exerçant son goût, il adopte une attitude d’autorité ; alors que touché par la révélation esthétique, le même homme, sur un mode quasi extatique, devient réceptif et humble. »
Marcel DUCHAMP

dimanche 24 juin 2012

FIN DE TRANSHUMANCE


Ce qu'il fallait voir, on l'a vu. 
Occupons nous du monde d'après. 
Laissons les morts enterrer les morts.

INAKOMYLIACHTCHI

lundi 30 avril 2012

Soft power: le capitalisme de la séduction

Clouscard, pas aussi séduisant que Debord, mais si hautement pédagogique. L'époque ne l'a pas écouté (le début des funestes années 80). Je suis sur que son accent et son excentration de Paris l'on desservi dans cette bonne vieille bourgeoisie centralisée qu'est la France.
La pub allait sauver la France! dixit Séguela.
Quand Clouscard lui demande s'il a une idée de ce qu'est une crise généralisée, cette raclure pouffe, ringardisant de la sorte son interlocuteur (heureusement que les temps présents l'ont remis à sa place, raclure).

lundi 9 avril 2012

Le rire post-moderne

Durant la période soviétique, le centralisme bureaucratique faisait que la section "Rire & Désamorçages" était sous les auspices du KGB: "la grande fabrique de blagues" alimentait ainsi la respiration du système soviétique. Le rire post-moderne participe de la même logique, mais avec les moyens du marché.
Le rire est une soupape mentale pour le système, un défouloir d'une énergie humaine ainsi canalisée, et provoquant la paralysie de l'action: le cynisme de "celui qui sait", le pas-dupe, se vautre dans le miroir des vanités, le marais de sa soumission.
Le rire fait partie de l'arsenal culturel de la guerre psychologique par la démobilisation morale, faisant ainsi la pédagogie de la soumission au système. Cette intelligence subversive fixe les rebellions de synthèse, l'ersatz de la contestation, dans les niches qu'elle contrôle. Le pouvoir de la domination donne le change...à partir de ce qu'il génère ou adoube. Rebellez-vous si vous le voulez, mais surtout maintenez le sentiment de "oui, mais à-quoi-bon.." qui signe le règne de la séparation et la mort de l'esprit. 
ALMAKI

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source : agoravox.tv


Dans cet extrait de "Avant Premières" d’Elisabeth Tchoungui avec Claude Askolovitch, François L’Yvonnet qui publie "homo-comicus ou l’intégrisme de la rigolade" y développe ses thèses face à l’humoriste Stéphane Guillon qui se prétend être un subversif, un opposant au pouvoir alors qu’il écrit des chroniques chez Libération qui appartient à la famille Rothschild. On ne peut que se délecter de ce travail de destruction massive que fait le philosophe auquel l’amuseur ne peut répondre que par la dérision :
 « Les humoristes se prétendent être les défenseurs de la démocratie moderne, que s’ils n’étaient pas là pour critiquer les politiques, les politiques seraient à l’ abri de la critique (…).
En réalité ils font parti du système, ils sont dans le pouvoir. Ils ne s’en prennent pas aux puissants, ils s’en prennent à des ministres qui ne sont pas les puissants, les puissants sont les financiers, les banquiers, ceux qui vous paient (...).
 Ce sont des fonctionnaires du rire parfaitement installés dans un système mais leur caractère subversif et radical est inexistant. Ils développent une critique intégrée, aujourd’hui la façon d’acquiescer au système est de produire un semblant de critique (...). La critique ne déstabilise pas le système elle fait écho la manière dont le système se réfléchit ».
- Stéphane Guillon visiblement déstabilisé répond : « nous sommes les nouveaux philosophes ». Les attaques de son contradicteur seraient donc liées à la jalousie…
 Sur la critique des puissants, le salarié des Rothschild dit : « J’ai fait une chronique sur Bachar el-Assad ». Effectivement tout le monde pourra deviner que pour critiquer celui qui est décrit dans tous les médias comme un potentat qui massacre son peuple, Guillon a dû prendre son courage à deux mains...
 

Guillon est l’archétype de l’antisystème piloté par le système, du subversif dans la norme.

mercredi 21 mars 2012

La culture comme pharmakon

La vie comme culture.
Parce qu'au delà de ce qu'il cultive, du produit qu'il prend de la terre, le paysan "sait" que ce qu'il cultive c'est d'abord la vie. Voilà ce que nous avons oublié, oblitéré par le principe de mort du profit.

Critique de la culture.
La contradiction immanente, entre le pessimisme culturel de la bourgeoisie cultivée et l’optimisme culturel postmoderne-technologique, constitue en réalité les deux faces de la même médaille. Le culte de la superficialité et le culte du sentiment intime sont complémentaires. Des deux côtés, on dénie l’approbation, dépourvue de tout contenu, de la condition capitaliste de la culture. Pour comprendre ce qui les lie, la vieille analyse d’Adorno et d’Horkheimer, en dépit de son déficit politique et économique, procure toujours davantage d’éléments que ne le prétend la gauche pop, qui elle-même, entre temps, a bien vieilli. Et même, elle est valable pour comprendre la mutation de l’Intenet devenu "réalisation grinçante du rêve wagnérien d’une oeuvre d’art totale", surtout depuis l’„interactivité“ technologique du web 2.0.

Les modes d'accomplissement de la vie ne sont plus intégrés au projet général d'une culture qui les prennent eux-mêmes pour but. Mais subordonnés à cette saleté de principe du profit, ils s'inscrivent dans la culture qui va avec, d'extinction de la vie, d'involution des affects. C'est de cette culture de mort que vient le besoin de soin, de réparation: pour une culture qui serve la vie, qui redevienne un savoir de la vie, et non un adjuvant à la circulation des marchandises, un stimulateur à débouchés -délire improbable d'un capitalisme en fin de cycle. Encore faut-il que le soin ne soit pas une prolongation du moribond mais sa subversion, de la "grande santé" nietzschéenne.
Nietzsche contre Wagner. Ou la vérité du mystère comme poison éternel contre la transparence totalitaire.

dimanche 18 mars 2012

Aux gens de la Commune, poème de Victor Hugo - 141° Anniversaire de la Commune de Paris (situation de transhumance)

Qu’est-ce que Dieu fera de ces athées ?

Oh ! ceux-là, ces porteurs d’âmes à leur insu,

Ces donnant qui n’ont pas demandé de reçu,

Ces prêteurs qui croyaient la banqueroute sûre,

Ces désintéressés qui n’ont point fait l’usure

Des bonnes actions, ni à Dieux maudis !

Ni vendu du martyre au poids du paradis ;

Ces aveugles marchant au but dans les problèmes,

Ces ténébreux sacrés par les ténèbres mêmes,

Ces passants qui, saignant, sans compter sur quelqu’un,

Tristes, ont fait le bien rien que pour son parfum,

Ces graves orphelins qui se sont montrés père,

Ces croyants de la nuit qui furent des lumières,

Ces souffrants qui vivaient offrant le bon, le beau,

Le sublime, à la cendre horrible du tombeau,

Ces purs entres les purs, ces héros ! il est juste

Que la tombe leur soit une surprise auguste,

Que leur punition soit de venir dieux,

Que ces désespérés, tout à coup radieux,

Se courbent en criant : Quoi ! cela recommence !

Sous l’éblouissement de la lumière immense,

Et que l’aube suprême éblouisse leurs yeux !

Dieu doit à de tels saints l’étonnement des cieux.

mardi 14 février 2012

Les lumières de l’Aufklärung. La symbolique de la modernité et l'élimination de la nuit

par Robert Kurz

 
« Les classes révolutionnaires, au moment de l'action, ont conscience de faire éclater le continuum de l'histoire. La Grande Révolution introduisit un nouveau calendrier. Le jour qui inaugure un calendrier nouveau fonctionne comme une accélérateur historique. Et c'est au fond le même jour qui revient sans cesse sous la forme des jours de fête, qui sont des jours de commémoration. Les calendriers ne mesurent donc pas le temps comme le font les horloges. Ils sont les monuments d'une conscience historique dont toute trace semble avoir disparu en Europe depuis cent ans, et qui transparaît encore dans un épisode de la révolution de Juillet. Au soir du premier jour de combat, on vit en plusieurs endroits de Paris, au même moment et sans concertation, des gens tirer sur des horloges. Un témoin oculaire, qui devait peut-être sa clairvoyance au hasard de la rime, écrivit alors :

" Qui le croirait ! On dit qu'irrités contre l'heure,

De nouveaus Josués au pied de chaque tour,

Tiraient sur les cadrans pour arrêter le jour "
»

Walter Benjamin, " Le concept d'Histoire " in Oeuvres, Paris, Folio, p. 440
   
 
 

Plus de 200 ans après, nous sommes toujours éblouis par la brillance de l’Aufklärung [1] bourgeoise. L’histoire de la modernisation s’enivre de métaphores évoquant la lumière. Le grand soleil de la raison est censé chasser l’obscurité de la superstition et visibiliser le désordre du monde pour enfin pouvoir construire la société selon des critères rationnels.
 
L’obscurité n’est pas perçue comme l’autre face de la vérité, mais comme l’empire du Mal. Les humanistes de la Renaissance polémiquaient déjà avec leurs adversaires en les traitant « d’obscurantistes ». En 1832, Goethe, sur son lit de mort se serait écrié : « Plus de lumière ». Un classique se doit de partir en beauté. Les romantiques se défendaient contre la froide lumière de la raison en se tournant synthétiquement vers les religions. Face à la rationalité abstraite, ils prônaient une irrationalité non moins abstraite. Plutôt que de s’enivrer de métaphores inspirées de la lumière, c’est de l’obscurité qu’ils se saoûlaient, comme Novalis dans son «Hymne à la nuit».
 
Mais ce simple retournement de la symbolique de l’Aufklärung passait en fait à côté du problème. Les romantiques n’ont nullement dépassé un unilatéralisme jugé suspect, ils ont juste occupé l’autre pôle de la modernisation, devenant alors véritablement les zélateurs «obscurantistes» d’une pensée réactionnaire et cléricale.
 
Mais la symbolique de la modernisation peut être critiquée par un autre biais, en dénonçant la déraison paradoxale de la raison capitaliste elle-même. Car, en effet, les métaphores modernes de la lumière sentent le brûlé du mysticisme. Un au-delà, source de lumière éclatante, comme le représente la raison moderne, évoque la description des empires des anges, éclairés par l’éclat divin ou les systèmes religieux de l’Extrême-Orient, d’où nous vient le concept de «l’illumination». Même si la lumière de la raison moderne est censée être d’ici- bas, elle a tout de même un caractère sacrément transcendantal. L’éclat céleste d’un Dieu tout simplement impénétrable s’est sécularisé dans la banalité monstrueuse de la fin en soi capitaliste, dont la cabale de la matière est l’accumulation insensée de la valeur économique. Il ne s’agit pas là de raison, mais d’un non-sens supérieur; et ce qui brille est l’éclat d’une absurdité qui blesse les yeux.

 

Héritiers de l'Aufklärung

dimanche 12 février 2012

VIVRE VITE ET NE RIEN VOIR. PERDRE SON TEMPS ET ÉCOUTER.

"TU PORTERAS TON ATTENTION
LÀ OÙ L'ON T'AURAS DIT DE LE FAIRE"
"LE RESTE EST UNE PERTE DE TEMPS"
(LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE)
Par un froid matin de janvier, un homme assis à une station de métro de Washington DC a commencé à jouer du violon. Il a joué six morceaux de Bach pendant environ 45 minutes. Pendant ce temps, comme c’était l'heure de pointe, il a été calculé que des milliers de personnes sont passées par la gare, la plupart d'entre elles en route vers leur travail.

Trois minutes se sont écoulées et un homme d'âge moyen a remarqué qu’un musicien jouait. Il a ralenti son rythme, a arrêté pendant quelques secondes, puis se précipita pour respecter son horaire.

Une minute plus tard, le violoniste a reçu son premier dollar : une femme jeta de l'argent dans l’étui de son violon et, sans s'arrêter, a continué son chemin.

Quelques minutes plus tard, quelqu'un s'adossa au mur pour l'écouter, mais l'homme a regardé sa montre et a repris sa marche. Il est clair qu'il était en retard au travail.

Celui qui a apporté le plus d'attention à la prestation musicale fut un petit garçon de 3 ans. Sa mère l’a tiré vers elle, mais le garçon s’est arrêté pour regarder le violoniste.

Enfin, la mère a tiré plus fort et l'enfant a continué à marcher en tournant la tête tout le temps. Cette action a été répétée par plusieurs autres enfants. Tous les parents, sans exception, les forcèrent à aller de l'avant.

Durant les 45 minutes que le musicien a jouées, seulement 6 personnes se sont arrêtées et sont restées à l’écouter pendant un certain temps. Environ 20 lui ont donné l'argent, mais ont continué à marcher à leur rythme. Il a recueilli 32 $. Quand il finit de jouer et que le silence se fit, personne ne le remarqua. Personne n'applaudit, ni n’exprima quelque reconnaissance que ce soit.

Personne ne savait cela, mais le violoniste était Joshua Bell, l'un des meilleurs musiciens au monde. Il a joué l'un des morceaux les plus difficiles jamais écrits, avec un violon une valeur de 3,5 millions de dollars.

Deux jours avant sa prestation dans le métro, Joshua Bell joua à guichets fermés dans un théâtre de Boston où un siège coûtait en moyenne 100 $.

C'est une histoire vraie. Joshua Bell joua effectivement incognito dans la station de métro

Cet événement a été organisé par le Washington Post dans le cadre d'une expérience sur la perception, les goûts et les priorités des gens. L’énoncé était: dans un environnement commun à une heure inappropriée sommes-nous en mesure de percevoir la beauté?

Nous arrêtons-nous pour l'apprécier? Savons-nous reconnaître le talent dans un contexte inattendu?
L'une des conclusions possibles de cette expérience pourrait être: si nous n'avons pas un moment pour nous arrêter et écouter un des meilleurs musiciens au monde jouant la meilleure musique jamais écrite, combien d'autres choses manquons-nous ?

vendredi 10 février 2012

Situation de transhumance

  La grande chasse en laquelle la vie s'offre elle-même à la vérité pour être le lieu de sa venue, sa seule manifestation et son seul accomplissement possibles, c'est la culture, soit l'ensemble de toutes les expériences au sens de toutes les expérimentations par lesquelles la vie conduit à la réalité d'une "présence" en elle.




mercredi 8 février 2012

La culture au futur antérieur

source : Libération

Internet a offert une manne
d’infos et d’archives  et bouleversé la créativité. Avec «Rétromania», 
le journaliste Simon Reynolds plonge dans la culture des années 2000,
ultraconnectée au passé.

Comment construire le futur quand le passé se
 mêle en permanence au présent ? Cette interrogation n’est pas inédite,
de même que la nostalgie de la culture des décennies passées a fait
l’objet d’études plus ou moins savantes. Pourquoi alors nous
reposons-nous la question ? Parce que Rétromania, qui vient de
paraître, nous est apparu d’emblée comme un livre important, de ceux qui
 définissent une époque. Il est une habile traversée des années 2000,
décennie où la culture a été transfigurée par Internet jusque dans ses
moindres recoins.

Instantanéité des échanges, YouTube, téléchargement puis streaming
 audio et vidéo, remix permanent… Plus qu’un regret du «bon vieux
temps», c’est davantage un sentiment de trop-plein, une omniprésence de
l’archive imposée par Internet à la première décennie ultraconnectée,
qu’analyse son auteur. Collaborateur de grands quotidiens (The Guardian, The New York Times…) et de magazines (Wire…), Simon Reynolds  a également écrit un livre de référence sur les années qui ont suivi le séisme punk : Rip it up and Start Again.


Jamais notre quotidien n’a été autant envahi de références à des
époques révolues, au point où les arts, même les plus prospectifs, se
retrouvent tétanisés et commencent enfin à s’interroger. Dans son
ouvrage largement centré sur la musique, mais qui pose des questions à
tous les champs artistiques, l’auteur, 48 ans, mêle réflexions et
constatations pour raconter un quotidien qui fut aussi le nôtre pendant
les années 2000. Un émerveillement extatique devant des disques, films,
séries auparavant livrés au compte-gouttes, qui s’offrent aujourd’hui
sans limite.


Vous écrivez que la création est affectée car le passé envahit le présent par une archive exponentielle et omniprésente.

Les groupes d’aujourd’hui sont composés de jeunes gens qui ont grandi
 avec Internet et cet accès gratuit à toute la musique, à travers le
téléchargement et YouTube. A 21 ans, ils ont écouté bien plus de musique
 que moi au même âge (en 1984). C’était tout bonnement impossible alors,
 ça coûtait de l’argent, et même si vous pouviez emprunter des disques à
 des amis ou à la médiathèque, il y avait des limites. Désormais, les
gens semblent avoir écouté des genres de musique extrêmement divers. Le
passé, comme inspiration, entre alors en concurrence avec le présent. A
des époques plus anciennes, ils étaient davantage concernés par ce
présent.


Dans les années 60, la plupart des groupes de rock réagissaient à ce
qui se passait dans la musique noire du moment. Quand ils s’ouvraient à
d’autres influences, c’était celles de la récente avant-garde jazz
(comme Coltrane) ou électronique (Stockhausen). Il y avait très peu
d’inspiration non contemporaine. A mesure que le temps passe, l’appel de
 l’archive s’est fait de plus en plus intense, puis tout s’est détraqué
lorsque l’Internet haut débit a décollé. L’aspect négatif, c’est que
beaucoup de groupes tentent de copier le passé. Le positif, c’est que
certains artistes s’abreuvent de toute l’histoire de la musique, de
partout dans le monde, et créent des «super-hybrides», à l’instar de
Vampire Weekend, Rustie, Gang Gang Dance. Mais il faut être un artiste
solide pour filtrer cette surabondance d’influences.







Comment expliquez-vous ce goût pour la musique du passé ?

Pour certains, c’est juste qu’il y a eu beaucoup de musique géniale
dans les années 60, 70, 80. Pourquoi ne l’écouteraient-ils pas ? Il y a
aussi beaucoup de romantisme attaché à certaines périodes en particulier
 : le psychédélisme, le punk-rock, le hip-hop des débuts. Ou pour ceux
qui aiment la dance music, les premiers soubresauts de la house de
Chicago, la techno de Detroit et la scène rave du début des années 90,
c’était vraiment des périodes excitantes. Elles avaient ce côté vierge
et correspondaient à de vrais mouvements, avec un look, un jargon et des
 rituels subculturels. […] Difficile d’en vouloir aux jeunes d’être sous
 le charme de cet âge d’or perdu. L’existence digitale peut être assez
solitaire et aliénante. […] On est constamment connecté, à jongler avec
les différents flux de stimuli. En réaction, les formats analogiques [le vinyle par exemple, ndlr] ont l’air d’aller de pair avec une forme d’expérience plus immersive, plus concentrée. Un meilleur type de flux.







Vous utilisez le terme «hauntology» pour qualifier un style musical créé durant les années 2000 et qui semble se languir d’une période révolue…

Le terme est de Jacques Derrida, mais le jeu de mots fonctionne mieux
 en français : hantologie-ontologie. Derrida explorait les résonances
philosophiques du concept de fantôme, qui n’est jamais ni présent ni
absent, jamais totalement dans le présent ni cantonné au passé. L’usage
que j’en fais n’est pas strictement derridien, c’est plutôt un mot utile
 et amusant pour décrire un tas de groupes qui travaillent avec cette
mémoire culturelle. Le fait que la maison de disques le plus
emblématique de cette scène s’appelle Ghost Box [«boîte à fantôme»],
 un jeu de mots sur la dimension spectrale de la télévision, m’a fait
penser à l’hantologie. Leur musique est étrange et souvent sans formes,
évoquant quelque chose de fantômatique et d’inquiétant.


Aux Etats-Unis, il y a aussi un genre de musique qui s’accommode de
ce concept : des artistes comme Oneohtrix Point Never, James Ferraro,
explorent les dépôts sédimentés de vidéos, de musiques et de vieilles
émissions de télé. Une part importante de la musique intéressante de ces
 cinq ou six dernières années est basée sur cette émotion paradoxale
consistant à rappeler un passé où l’humanité regardait devant elle.
Derrida peut être déclaré saint patron de ce genre de musique, parce
qu’il a également écrit sur le «mal d’archive».







Cette fascination pour le spectral traverse également les arts numériques ?

L’hauntology a un lien clair avec les courants culturels qui
 se frottent au fétichisme, aux médias morts et aux formats vétustes, de
 même qu’avec l’esthétique du flou et du lo-fi. Je pense que tous ces
courants peuvent être vus comme une même contre-culture opposée à
l’hyperconsommation et à ce monde numérique bourdonnant, fait d’images
haute définition et de connexions super rapides. Cependant, dans la
mode, le vintage chic est aussi une forme de consumérisme. Je suis sûr
que Pierre Bourdieu aurait eu quelque chose à dire sur les vecteurs de
classes qui se cachent dans ce genre de goût.







Les nouvelles technologies ont bouleversé la manière dont la musique
 est produite, distribuée et consommée. Mais quid de la musique
elle-même ?

Il ne me semble pas qu’elle ait changé tant que cela. En 2012, le rap
 et le R’n’B ne sont pas très différents du rap et du R’n’B de 1999. Ni
leur structure rythmique, ni la manière de rapper ou de chanter, ni même
 en termes de contenu ou du type de personnalités qui deviennent des
stars. La musique électronique a été légèrement plus inventive, mais
même des courants comme le dubstep ne me semblent qu’une extension des
années 90, démarrées avec la rave et qui se sont poursuivies avec la
jungle et la drum’n’bass. Le grime, qui m’excitait beaucoup au début de
la décennie 2000, est devenu plus ou moins statique depuis 2005. Il y a
plein d’énergie et de différences subtiles dans le champ des musiques
électroniques, mais pas autant que les avancées immenses et les
tangentes mutantes apparues à la fin des années 80 et 90 […].


Le remix et le mashup - qui consistent à mêler dans un seul morceau
une multitude d’éléments samplés dans d’autres préexistants - ne
sont-ils pas la quintessence de ces dernières années ?

Comme phénomène, le mashup semble en effet en lien avec l’âge de la
musique numérique et de la surcharge pop. Mais quelque chose qui y
ressemblait fort était déjà expérimenté par des DJs à la fin des
années 80 - comme Bomb the Bass, Coldcut, Norman Cook [alias Fatboy Slim, ndlr]
 avec son projet Beats International - et aussi dans l’avant-garde par
des figures comme John Oswald avec son projet Plunderphonics. Ces DJs
utilisaient le sampling, mais les collages de type mashup existaient
bien avant.


Un pionnier de la musique concrète comme Bernard Parmegiani a fait
quelques pièces à partir de musique pop. L’idée d’un disque réalisé
entièrement à partir de morceaux d’autres disques n’a pas été inventée
par les producteurs de mashup comme Girl Talk. Toutefois, la technologie
 a grandement facilité sa production et sa distribution sur le Net.




lundi 6 février 2012

FIXATION DE L'ATTENTION: À PROPOS DE LA RHETORIQUE SUR L'ISLAM


LA FIXATION DE L'ATTENTION SUR "L'ISLAM" REFOULE UNE CRISE DE VIEUX ET FOURNI LE BOUC ÉMISSAIRE IDÉAL SUR LEQUEL PROJETER LES RAISONS D'UN DÉCLIN, D'UNE STAGNATION CULTURELLE, EN LES METTANT À DISTANCE. SOIT UNE MANIÈRE DÉTOURNÉE, EFFICACE ET LÂCHE,  DE SE DÉRESPONSABILISER EN REJETANT LA FAUTE SUR AUTRUI, TOUT EN SE GRANDISSANT DANS SA BULLE D'AUTORITÉ MORALE, DE LÉGITIMITÉ INTELLECTUELLE.
UN TRUC DE RANCE QUI MÉRITE D'ÊTRE ÉVENTÉ.

dimanche 5 février 2012

de la privation sensorielle à la musique comme torture

SOURCE : ARTICLE 11

On peut tracer la généalogie de l’usage de la musique pour briser les terroristes présumés, une forme de torture par saturation donc, dans ce qui semble a priori son exact opposé : la privation sensorielle. À la fin des années 1940, la CIA tout juste née développe un vaste programme de contrôle mental, afin de ne pas se laisser distancer par l’expertise soviétique dans le domaine des extractions de confessions3. Plusieurs millions de dollars sont employés à comprendre les mécanismes de la conscience et à maîtriser les « modifications du comportement » : c’est le projet MKUltra, auquel sont associés la Grande-Bretagne et le Canada. Les premières expérimentations se font au moyen de LSD et d’hypnose, mais s’orientent bientôt sur les effets de la privation sensorielle.
En 1954, un psychologue canadien de l’Université de McGill, le Dr Donald O. Hebb, publie un premier rapport d’expérience : vingt-deux de ses étudiants ont été payés de manière très incitative pour « rester allongés dans un caisson 24h sur 24 », tous leurs sens bloqués : lunettes opacifiantes, isolation sonique, gants épais. La plupart des étudiants abandonnent au bout de deux à trois jours : ils ne parviennent plus à développer une pensée cohérente. Hebb parle de l’expérience comme d’un « succès ». En 1955-56, au National Institute of Mental Health (NIMH), le Dr John C. Lilly immerge deux volontaires dans un caisson rempli d’eau, ce qui leur occasionne, après quelques heures seulement, des hallucinations. Comprenant plus tard que la CIA n’avait pas l’intention d’utiliser ses recherches « dans un sens positif », Lilly démissionne du NIMH.
À la même époque, le Dr D. Ewen Cameron, président de l’American Psychiatric Association et théoricien sans scrupules du « Psychic driving » (« le pilotage psychique »), est à la tête du Allan Memorial, la section psychiatrique de l’Université de McGill. Il y développe une recherche sur « les effets sur le comportement humain de la répétition de signaux verbaux », qui permet, dit-il, de « briser l’individu comme après un long interrogatoire ». Entre 1957 et 1963, une centaine de patients admis là pour des problèmes psychologiques deviennent ainsi les cobayes involontaires du « Sous-projet 68 » de MKUltra, une méthode de « déstructuration » mêlant coma artificiel, électrochocs, et port d’un casque (ou hauts-parleurs placés sous l’oreiller du patient) pendant vingt-et-un jours avec une cassette répétant en boucle des phrases comme « ma mère me déteste » ou des enregistrements de séances avec le psychiatre4.
En 1963, un rapport dénonce les problèmes éthiques soulevés par ces recherches, Hebb parle de « l’imbécilité criminelle » de Cameron, et MKUltra, aux résultats par ailleurs mitigés, est officiellement stoppé. Mais la CIA en diffuse la même année les expériences via le Manuel Kubark, qui définit les méthodes d’interrogatoire de l’Agence. La propagation de ces pratiques se poursuit ensuite via deux canaux : l’un est connu de longue date, c’est le Projet X, qui de 1966 à 1991, répand les techniques contre-insurrectionnelles de la CIA auprès des tortionnaires d’Amérique du sud et centrale, à travers une nouvelle série de manuels et via l’École des Amériques.
L’autre canal a été mis au jour plus récemment, par une journaliste du New Yorker, Jane Mayer5 : en 2005, elle relève la présence à Guantánamo et dans d’autres prisons secrètes de la CIA de « BSCT », les Behavioral Science Consultation Teams (« équipes de consultants en sciences comportementales »). Ces psychologues et psychiatres ne sont pas là pour aider les détenus, mais pour conseiller les militaires sur les techniques d’interrogatoire, et pour ce faire ils mettent à profit, en le détournant, l’entraînement qu’ils ont reçu via le programme SERE (Survival, Evasion, Resistance and Escape6). Mis en place à l’issue de la guerre de Corée pour préparer le personnel états-unien au risque de capture dans des pays « non-démocratiques », SERE forme ces derniers à résister à la torture. Mais certains l’envisagent comme un apprentissage : les techniques les plus brutales employées à Guantánamo proviennent de là, notamment la simulation de noyade ou « la pression par le bruit », consistant à bombarder le détenu de musique, de pleurs de bébés ou de miaulements de chats.
Lors du débat suscité par ces découvertes, au milieu des arguments minimisant l’effet de la « torture blanche » ou la justifiant « pour les terroristes », le Sénateur républicain McCain, peu susceptible de pensées subversives7, mais qui avait lui-même subi la torture au Vietnam, s’oppose à ces pratiques : « Il ne s’agit pas de savoir qui ils sont, mais qui nous sommes. »8. Excellente question.


1 Voir « Music as tweapon/Music as torture », Transcultural Music Review, 2006
2 Et elle a fait partie du travail préparatoire de l’essai Le Son comme arme, les usages policiers et militaires du son (La Découverte, 2011).
PNG - 165.8 ko 3 Sur le Projet MKUltra, les références proviennent de l’ouvrage très fourni d’Alfred W. McCoy, A question of torture - CIA interrogation, from the Cold War to the War on Terror (Holt, 2006)
4 John Marks, The Search for the Manchurian Candidate (Times Books, 1979)
5 Jane Mayer, « The experiment », The New Yorker, 11 juillet 2005
6 « Survie, évasion, résistance, fuite »
7 McCain est opposé à l’avortement, favorable à la peine de mort, et partisan du renforcement de la lutte contre « l’immigration illégale ».
8 Déclaration au Sénat lors de la session du 25 juillet 2005

samedi 28 janvier 2012

On achève bien les chevaux, de Sidney Pollack (USA, 1969)



On achève bien les chevaux est tiré du roman du même nom (They shoot horses, don't they ? en V.O.) écrit par Horace McCoy en 1935, soit de manière presque contemporaine aux faits qu'il décrit. Les marathons de danse n'avaient été interdits que deux ans plus tôt, et surtout l'événement qui en avait été le catalyseur, la Grande Dépression, pesait encore fortement sur la survie de nombre d'américains. C'est donc presque logiquement que le livre fut mal reçu, que McCoy – qui l'avait écrit sur la base de sa propre expérience comme videur à de tels marathons – s'orienta vers un travail autrement plus alimentaire d'auteur de romans noirs et de scripts de séries B pour Hollywood, et que cette histoire ne fut reconnue à sa juste valeur qu'au travers de son adaptation cinématographique à la fin des années 1960.

Le film aurait initialement dû être fait par Charlie Chaplin, comme nouveau mélodrame faisant suite aux Feux de la rampe, mais ce n'est finalement que logique qu'il se soit concrétisé quinze ans plus tard entre les mains d'un des jeunes cinéastes du Nouvel Hollywood, venant grossir les rangs de ces œuvres questionnant l'histoire et les agissements des générations précédentes, de la première moitié du 20è siècle. Le cinéaste en question était Sidney Pollack, 35 ans, qui réalisait là son premier film d'importance avant d'entamer une fructueuse collaboration avec Robert Redford (Jeremiah Johnson, Nos plus belles années,Les trois jours du condor). La jeunesse de Pollack est également une bonne chose pour le film car elle s'accorde avec celle du personnage principal Robert, et pose ainsi sur son histoire un regard certainement plus concerné que si quelqu'un de plus âgé avait pris en main le projet.

«La Poussière du temps»


Theo Angelopoulos
La nouvelle fut énorme et brusque. Theodoros Angelopoulos a été grièvement blesse mardi soir, puis décédé, à la suite de ses blessures. Lors du tournage; au tournant de notre crise, peut-être bien même, à cause d'elle. Pour une fois, et pour une fois seulement, notre dette globale s'est effacée au profit de notre dette envers lui. La plupart des grecs ignoraient son cinéma dans le sens où ils le trouvaient «élitiste et ennuyeux», à tort je pense, mais cela s'explique. D'abord son regard plus largement balkanique et européen dans un sens, dérangeait à la fois les ignorances et les stéréotypes du lifestyle des dernières décennies. Mais de toute façon, sa disparition a été ressentie comme une perte pour tout le monde ici.

vendredi 27 janvier 2012

Apple, dans la stratosphère du symbolisme marchand

 
La capture du symbolique par le marketing est la ruine de la culture. La culture n'incorpore plus les expériences issues d'une réalité réellement pratiquée ou vécue (praxis) pour y imprimer sa marque et entretenir un rapport dynamique de co-évolution avec elle, et où la part de jeu et d'ingéniosité est intrinséquement du côté de celui qui la pratique. 
Ce rapport où la culture se joue, c'est désormais "la marque" qui l'établit, c'est la culture qui est devenue industrie, avec ses corrélats de rationalité économique (profit, rendement, standards), ses principes d'efficience et de centralisme. 
Impostures à tous les étages par la destruction des savoir-vivre et des savoir-faire qui ordonnaient l'autonomie, qui faisaient acte de culture et où se cultiver c'était être dans une réelle complicité avec la vie (ses travers, ses déboires, sa folie, ses surprises) et tout ce qu'on y apprend. 
Imposture global, criminalisant de surcroît ou empêchant toutes formes qui se guide par d'autres principes que ceux-là.

dimanche 1 janvier 2012

Contra el Arte

Domingo Mestre
 
 
Domingo Mestre es un artista visual y escritor valenciano. Integró el consejo editorial de la revista "Fuera de Banda" y es miembro del colectivo United Artists from the Museum y de la Plataforma Ex-Amics de l'IVAM.

Contra el Arte como instancia metafísica porque con sus pretensiones de trascendencia resulta incapaz de generar el más mínimo acontecimiento que escape, siquiera por un momento, de la feroz tutela de la Realidad. Realidad que no es, en el fondo, sino una falaz construcción cultural tras la que se oculta nuestra impotencia para aceptar la insignificante situación que ocupamos en el mundo. Y es que, tras la entrada en crisis y posterior derrumbe de los postulados vanguardistas, son muchos (demasiados) los que considerándose sus herederos putativos reclaman el usufructo de un legado que, por derecho, a nadie pertenece; mucho menos a quienes sólo pueden vanagloriarse de haber conseguido transformar lo que fuera concebido como una «máquina de guerra», capacitada para trazar creativas líneas de fuga, en el brazo acicalado e ilustrado del actual Dominio Espectacular.

Por eso, ahora mismo, todo lo que se está haciendo desde el territorio del ARTE, no parece encaminado sino a la consolidación de su propio estatus en el entramado de la Cultura del Espectáculo. Operación que se está llevando a cabo con tanto éxito que, en muy poco tiempo, ha convertido al Museo en la institución sacra por excelencia [1]. Consideración ésta que ha sido aceptada hasta por quienes han hecho bandera de su ignorancia y su desprecio por estos temas. Y contra este «Estado de las cosas» parece que ya no resultan operativas ni las críticas ni los juicios razonables. Y no porque sean silenciadas o ignoradas, que también, sino porque todo aquello que no adopte de partida la lógica del Espectáculo [2], aunque consiguiera ver la luz, acabaría siendo sepultado de inmediato por las toneladas de artísticas memeces que se publican, a diario, en las páginas y suplementos de Cultura –y a las que su evidente irracionalidad, por desgracia, no hace más lúcidas–. La verdad es que tampoco se puede esperar gran cosa del sector Crítico-Cultural dado su alto grado de especialización en hacer lo que se debe aunque sea diciendo lo que no se debe. Ni siquiera albergamos esperanzas respecto a los propio artistas –al menos mientras sigan actuando como tales–, ya que incluso su propia rebeldía, en el caso de que la hubiera, estaría de antemano desactivada por la propia Institución que, astutamente, la tiene asumida como uno de sus paradigmas. En el mejor de los casos, no nos engañemos, todo lo producido por y desde el ARTE acabará siendo engullido y socialmente desactivado por el mejor papel couché del Mercado – y la foto de los protagonistas en el próximo suplemento del Arte es el precio que, hoy por hoy, está siendo acordado y comúnmente aceptado [3].

Pero también es verdad que ante esta situación ya no hay retroceso posible y todos los implicados sabemos que lo que se fue quedando en el camino, tras la pérdida de la Obra de Arte y de la fe en el Progreso, es algo irrecuperable. Por tanto, cualquier tentativa de vuelta atrás sería hoy una falacia tan grande, al menos, como las alocadas huidas hacia delante de quienes van corriendo tras el Futuro –o, más bien, su Futuro–.

De este modo cualquier búsqueda del sentido de la vida a través de los medios que nos proporciona la Institución ARTE queda reducida hoy a un mero simulacro vacío de sentido que, sin embargo, aparece con frecuencia preñado de nostalgias metafísicas. Tal como están las cosas, aquí y ahora, nos da la impresión de que, por no caber, a lo mejor ya no caben ni las estrategias deconstructivas –quizás, tan sólo, «la del caracol» y ni de eso estamos seguros– pues hasta la inversión concienzuda del presupuesto anterior, o sea, la posible búsqueda del sentido (o incluso del sinsentido) del arte a través del laberinto en que se ha convertido la Realidad de la vida acabaría tropezando, inevitablemente, con las infranqueables murallas de la erudición arborescente que nos está llevando, una y otra vez, a visitar los mismos lugares. Hermosos territorios desde los que no resulta difícil epatar al PÚBLICO pero desde los que nadie (nosotros tampoco) practicará ni atravesará puerta alguna.



Pero también Contra el Público

Contra el PÚBLICO, también, porque son los hombres y las mujeres los que, al constituirse como tales, reniegan de su origen, que no es otro que la gente: pura indeterminación inclasificable e incalificable, para convertirse en otra cosa, ésta sí perfectamente mensurable y controlable (y de esto algo sabemos los que hemos trabajado la performance). Es al aceptar este rol, que siempre viene impuesto desde arriba, cuando aquello que en principio era la gente se verá forzado a asumir la dinámica del grupo en el que se integra: la del Espectador. Contrafigura imprescindible para que el Espectáculo se constituya. Desde este posicionamiento, que abre un abismo conceptual entre quien hace y quien recibe, nada de lo que pueda suceder afectará en profundidad a ninguno de los implicados, pues su relación quedará condicionada por las leyes de la mediación espectacular. Y las prácticas que más afectadas se verán por ello serán, paradójicamente, aquellas cuyos planteamientos, en principio, se suponen más «radicales», tal como podrían ser la instalación [4] o la performance [5]. Será así como todos y cada uno de los actores de esta artística pantomima acabarán sustentando –y además desde abajo– las bases en las que se apoya la Sociedad del Espectáculo Integrado.

samedi 31 décembre 2011

Puntos de Fuga

La cultura como instrumento de normalización,
inclusión, cohesión y control social

Josu Montero

Como casi todas, "cultura" es una palabra perfectamente rota; rota a la perfección. El concepto que se esconde tras esa palabra no es en absoluto inocente. Oímos, sin embargo, hablar pomposamente de cultura como si de una categoría universal e inamovible se tratara. A unas circunstancias determinadas, a un determinado tipo de sociedad, de relaciones sociales, de relaciones de producción corresponde una cultura determinada. Es preciso, por tanto, colocar tras el sustantivo los apellidos que le correspondan, relativizarla; en este caso: cultura capitalista, cultura consumista, cultura mediatizada y mediática, cultura especular y espectacular. Quien tiene el poder fabrica la realidad a su medida, y lo hace por medio de la cultura. Cultura viene a ser todo ese conjunto más o menos complejo de elementos cuya misión es legitimar esa sociedad; es la encargada de reproducirla, de perpetuarla.


RELOJ, DINERO Y TRABAJO


La cultura es necesaria para crear un consenso sobre el tipo de sociedad, presentándola como la única posible, la normal, la natural, la mejor; normalizando así una realidad que si fuéramos capaces de mirar con otros ojos, igual nos dábamos cuenta de que quizá no es tan normal. La cultura es el principal factor de consenso y cohesión social. Por eso, una sociedad basada en la legitimidad que el bienestar material le otorga, en momentos de crisis refuerza el control cultural sobre los ciudadanos. Así, las capas más desfavorecidas económicamente, las que podrían cuestionar una sociedad basada en el tener, ya que en ellas no tienen, apenas articulan contestación, cuestionamiento, protesta. Sobre aquellos excluidos económicamente, socialmente, el poder debe potenciar la inclusión cultural para que no se produzca una fractura en el sistema.

Un breve paréntesis para un par de reflexiones al vuelo. No solo "los que no tienen" son los que pueden poner en cuestión un sistema basado en el tener. También, y quizá en mayor medida, podrían hacerlo "los que tienen de sobra", al comprobar precisamente que ese tener no les hace seres más felices. Y esto sucede así porque nuestra sociedad no se sustenta en el tener, sino en el alcanzar, en el conseguir; el crecimiento ilimitado e irreflexivo, con lo que eso supone de eterna abolición del presente en función de un futuro que nunca llegará. Me temo que en el ámbito psicológico los efectos de este mecanismo son más demoledores que en el económico o en el ecológico. En la misma medida que en los últimos siglos el reloj se ha entronizado como objeto individual y público esencial, el tiempo se ha esfumado, ha desaparecido, se ha derrumbado. García Calvo habla de la naturaleza esencialmente reaccionaria del tiempo. J. E. Cirlot afirmó que en los últimos siglos de historia el hombre ha ido cambiando a ritmo acelerado espacio y tiempo por objetos. Con ello el hombre se va convirtiendo también en objeto. El reloj, el dinero, el trabajo, santísima trinidad a la que luego regresaremos.


PUEBLO, INDIVIDUO Y MASA


Como decíamos, el poder ha de incluir culturalmente a los excluidos económicamente. Evidentemente no les incluye, digamos, en una cultura de élite, sino en una de segundo orden, de tercera clase. La palabra "popular" ha sufrido un desplazamiento semántico significativo e interesado. Hace ya un buen montón de décadas, "popular" significaba hecho por el pueblo -desborda los límites de este texto entrar a valorar qué quería decir esto-; hoy, por "popular" o "pop" se entiende más bien hecho para el consumo del pueblo. El pueblo no es hoy creador de cultura, es sujeto pasivo, consumidor, espectador, usuario, porque se ha impuesto la cultura del consumo; todo nos llega ya hecho, fabricado, listo para consumir. El capitalismo ha conseguido hacernos libres, libres para votar y para elegir entre un amplio abanico de mercancías. Y es en este sentido que el pueblo ha dejado prácticamente de existir; el poder nos ha convertido o en individuo o en masa. De esta usurpación que el poder ha perpetrado sobre lo "popular", transformándolo en "masivo", y de sus efectos, habla Antonio Méndez Rubio en su reciente y muy recomendable libro "Encrucijadas. Elementos de crítica de la cultura": "Del lado de la recepción, la integración que procura lo masivo busca un borrado de diferencias económicas y de poder, de la amenaza que implica la propia existencia de la underlying population, a partir de la igualdad formal del consumo".


Así las cosas, ¿merece la pena luchar por una integración cultural mayor, de mayor nivel, o más bien por salirnos, en la medida de lo posible, de un sistema que nos oprime y nos consume? El empeño, creo, quizá utópico, debería centrarse en aflojar las ataduras de esa inclusión cultural; pero desde luego, por lo que no deberíamos trabajar es por apuntalar el sistema. Más allá del humanismo y de los principios ilustrados, y dada la situación en la que nos hallamos, es necesaria una reflexión audaz sobre los beneficios de la cultura y sobre sus servidumbres -y no pienso sólo en las más inmediatas y evidentes. Reflexionar, por ejemplo, sobre la naturaleza de las campañas de promoción del libro y la lectura.

Evidentemente pobreza y bajo nivel cultural van de la mano. No merece la pena dar muchas vueltas sobre qué es primero si el huevo o la gallina. Podemos comprobar en nuestras ciudades cómo en los barrios más deprimidos se hallan las escuelas con mayores índices de fracaso escolar y de niños y jóvenes "problemáticos". No podemos olvidar que éste es uno de los engranajes que permite al estado poner en marcha y legitimar su necesaria maquinaria represora, su violencia fundamental. La marginación y la delincuencia; una parcela cultural que parece no interesarle al gran público.


AGONÍA DE LA CULTURA OBRERA


En Euskadi estamos viviendo unos cambios culturales profundos, que se corresponden por otra parte con un fenómeno mundial que Ramón Fernández Durán analizó detenidamente en su libro "La explosión del desorden". Hasta hace unos cuantos años, predominaba aquí la cultura obrera. El individuo interesaba al sistema en tanto que productor; su medio vital y simbólico era la fábrica. Hemos asistido al fin de ese modelo. Hoy, el individuo, en la sociedad del supuesto bienestar, interesa en tanto que consumidor. El centro ya no es la producción, eso se ha desplazado geográficamente hacia otros países donde se puede producir de forma más barata y por lo tanto generar más beneficio. Países generalmente poco democráticos cuyos trabajadores no gozan de los privilegios que disfrutan los trabajadores en la democracia; tantos derechos han llegado a tener que lo más eficaz ha sido hacerlos desaparecer, no los derechos, sino la mismísima figura del obrero. En algo así consiste la famosa globalización.

Aquí la fábrica ya no es el trabajo. Las fábricas han desaparecido prácticamente del paisaje. Hoy, el medio vital y simbólico, el espacio del hombre se ha desplazado al Gran Centro Comercial, gran totem del consumismo. La monumentalidad épica de las fábricas es hoy usurpada por los macrocentros comerciales --o por el Guggenheim, otro gran centro comercial-cultural. Podemos ir más lejos, todo se andará, y afirmar que el espacio simbólico del hombre es hoy la realidad virtual de la pantalla siempre encendida del televisor, o del ordenador. La gente ya no se reúne en una plaza, en los bares; la gente se encuentra en el Hiper, al que acude a pasar sus tardes de sábado. Confluencia de vida social y consumo, con aire y luz artificial. Espacios antes ocupados por las fábricas en los que hoy se levantan Grandes Centros Comerciales. La cultura, el ocio, es cuestión de consumo; la cultura es una industria, una de las más rentables. Hablando de su película "Charles, mort ou vive", el director suizo Alain Tanner afirma: "Adeline sueña con que Ginebra se convierta en una ciudad de fábricas porque, dice, "me horroriza esta ciudad de parques, de instituciones internacionales, en la que no hay fábricas, no hay obreros, esta ciudad en la que no se puede de ninguna forma pisar el césped?. La eliminación de los signos del trabajo unida a un control social rígido. Las esperanzas políticas de la juventud europea fueron sustituidas por el consumo masivo de hamburguesas y también por los viajes organizados (la sustitución de las dos librerías francesas Maspero por dos agencias de viajes simboliza este fenómeno)".

Se ha producido por tanto un desplazamiento de la cultura obrera a la cultura del consumo. Los valores positivos de esa cultura obrera están desapareciendo: valores como la solidaridad; la confianza en la propia fuerza al verse respaldado por muchos otros en las mismas circunstancias; la capacidad de plantear y luchar por reivindicaciones y derechos; una cierta cultura de la calle, espacio donde la gente se encontraba… Que desaparezcan esos valores es un peligro que se traduce en hechos como el retroceso de los movimientos vecinales o la pujanza de las Empresas de Trabajo Temporal (ETT) y la escasa contestación que generan -la figura del obrero solidario se ha hecho desaparecer en favor de la del indefenso jornalero urbano.


DE LA POLÍTICA A LA PUBLICIDAD


En nuestras ciudades se vacían las calles y las plazas y se llenan los Centros Comerciales. El ocio se une directamente al consumo. Y esto es frustrante para quien no tiene capacidad económica, aunque incluso ese hueco está cubierto por las "populares" tiendas de todo a cien. ¿Qué hacer? ¿Reivindicar nuestro derecho a consumir o abogar por otro modelo?


Hay un libro cuyo título resume esto a la perfección: "De la guerra de clases a la guerra de frases. De la política a la publicidad". Actualmente, la política -la lucha por un mundo mejor- ha desaparecido ya que por lo visto el mejor mundo "razonablemente" posible es éste. Existe un auténtico consenso, prácticamente todos los políticos están de acuerdo en lo esencial con el modelo vigente; es sólo cuestión de ir arreglando sus disfunciones, retoque, leves matices... y de mucha retórica. La política se ha convertido en un saber técnico, de profesionales. A los pocos que no están de acuerdo se les demoniza como enemigos de la sociedad. En eso debe consistir el famoso fin de las ideologías.

Hoy la lucha tiene lugar entre productos, para que consumamos; los slogans publicitarios y televisivos llenan nuestra vida. La publicidad crea la realidad. La rentabilidad económica es lo único importante y todo va encaminado a que el individuo sea generador de ella. José Saramago ha escrito que "lo único que mueve y diseña el destino del hombre actualmente es el dinero". El dinero es el detentador de todas las prerrogativas que hasta Nietzsche correspondían a Dios: es omnipresente, omnipotente, no es tangible ni corpóreo pero puede encarnar y habitar entre nosotros cuando la fe flojea, se aparece a los que creen en él y condena a los descreídos. Lo que no se vende o se transmite masmediáticamente es como si no existiera -la conocida teoría de la desaparición de lo real, de P. Virilio- y lo malo es que lo que se vende deja de existir. Y hoy, para vender, se hace espectáculo hasta de los sentimientos.

Lacan, koanalyste ? Analyste, quoi ! Guy Flecher


La recherche du sens a déjà été pratiquée, par exemple par certains maîtres bouddhistes, avec la technique zen. Le maître interrompt le silence par n'importe quoi, un sarcasme, un coup de pied.
Il appartient aux élèves eux-mêmes de chercher la réponse à leurs propres questions dans l'étude des textes ; le maître n'enseigne pas ex cathedra une science toute faite mais il apporte cette réponse quand les élèves sont sur le point de la trouver.

Voilà par quoi s’ouvre le premier des séminaires de Lacan, Les écrits techniques de Freud, premières lignes d’un enseignement qui va se poursuivre pendant près de trente ans. D’emblée Lacan se référe à l’enseignement du zen, et pour ceux qui l’auraient oublié, il rappelle en 1968 au Congrès de Strasbourg :
[…] à Sainte-Anne, où j’ai fait grand état du zen, naturellement qui est-ce qui s’en souvient qu’est-ce que ça peut foutre à quiconque que je me sois référé au zen pour exprimer quelque chose de ce qui se passe dans la psychanalyse.


La formule inaugurale de Lacan désigne ce qui s’appelle un kōan. Elle fait référence directement à cette forme particulière du bouddhisme chinois, le chan, qui est passé au Japon où il survit sous le nom de zen, le terme qu’utilise Lacan. Nous verrons plus loin que ce n’est pas trahir Lacan que de parler de chan, là où il parle de zen.
Le chan est la forme la plus sinisée du bouddhisme qui doit énormément au taoïsme, Shipper affirmant même qu’il serait « spécifiquement chinois, pratique, concret et, surtout, taoïste  ». Et de fait, de tout temps, le bouddhisme, surtout sous sa forme non religieuse avait eu des affinités avec le taoïsme philosophique de Laozi et Zhuangzi, avec la vieille philosophie naturaliste du tao, rivale (mais aussi complément) de la philosophie d’état de Confucius. En particulier, le chan et le taoïsme, avaient tant de points communs qu’il était bien difficile (et pas seulement pour le profane) de les distinguer l’une de l’autre. En ce qui concernait la pensée profonde et le but ultime, rien ne les séparait. La seule et minime différence résidait dans le fait que le chan insistait surtout sur la nécessité des exercices pratiques, alors que le taoïsme portait un intérêt limité certes, mais réel à la théorie.
Le chan se développe au iiie-ve siècles, en réaction à l’institutionnalisation et dans l’idée d’un retour à l’expérience individuelle. Le chan se méfie de la connaissance discursive et des textes. Le goût pour la provocation et pour l’usage d’argumentations paradoxales rapprochent un maître chan tel que Lin Ji et le taoïste Zhuangzi.
L’enseignement recourt alors au kōan (en chinois : gōng'àn 公案) qui est une courte phrase ou une brève anecdote (littéralement : arrêt faisant jurisprudence) absurde ou paradoxale dans lesquelles le maître tente de décontenancer son disciple. C’est bien ce qui fait l’ouverture au(x) séminaire(s) de Lacan. Le kōan est utilisé comme un objet de méditation ou pour déclencher l’éveil ou encore pour discerner l’éveil de l’égarement. Il s’agit de surprendre le disciple afin de le placer dans un état réceptif. Cette démarche est caractéristique du courant Linji 临济, du nom d’un moine mort vers 866.

Or il se trouve que c’est Paul Demiéville, le premier maître en chinois de Lacan qui a relevé le défi de traduire et de commenter les Entretiens de Lin-tsi, dans un livre publié en 1972 5. Dans sa radicalité, le Lin Ji proscrit tout ce qui peut attacher l’esprit comme une béquille inutile, y compris le Bouddha lui-même. Ce livre d’entretiens, recueille les kōan de Lin Ji. L’un d’eux illustre parfaitement les propos inauguraux de Lacan :
Un moine demanda quelle était la grande idée du bouddhisme. Le maître fit khât ; Le moine s’inclina. Le maître dit : « En voilà un qui se montre capable de soutenir la discussion ».
Demiéville précisant que le khât étant « une éructation, procédé inimitable de la maïeutique Tch’an ». Et c’est bien du khât dont parle Lacan : « ce qu’il y a de mieux dans le bouddhisme, c’est le zen et le zen ça consiste à ça, à te répondre par un aboiement, mon petit ami ». Ce serait même ce qu’il y a de mieux pour sortir de l’affaire infernale de la jouissance :
Tout ça ne veut pas dire, mes petits amis, qu’il n’y ait pas eu des trucs de temps en temps, grâce auxquels la jouissance, sans compter quoi il ne saurait y avoir de sagesse, a pu se croire venue à cette fin de satisfaire la pensée de l’être, mais voilà j’ajoute cette fin n’a été satisfaite qu’au prix d’une castration. Dans le taoïsme par exemple, vous ne savez pas ce que c’est bien sûr, très peu le savent, enfin moi je l’ai pratiqué, j’ai pratiqué les textes bien sûr, dans le taoïsme et l’exemple est patent dans la pratique même du sexe, il faut retenir son foutre pour être bien. Le bouddhisme lui bien sûr est l’exemple trivial par son renoncement à la pensée elle-même parce que ce qu’il y a de mieux dans le bouddhisme, c’est le zen et le zen ça consiste à ça, à te répondre par un aboiement, mon petit ami. C’est ce qu’il y a de mieux quand on veut naturellement sortir de cette affaire infernale comme disait Freud.
Cette attitude est celle-là même dont rendent compte les nombreux témoignages sur la pratique de Lacan, de ses « quoi ? » qu’il éructait comme autant de kōan. L’un de ses analysants a même intitulé son livre témoignage : Jacques Lacan, maître zen ? . Voilà qui va à l’encontre de ceux qui voudraient faire de Lacan un Maître au sens cartésien ou antique ou universitaire. Il se propose d’être un maître chan, et peut-être est-ce cela même que lui a reproché l’IPA lors de son excommunication.
Il est à noter que Demiéville, dans un article qu’il fait paraître en 1970 dans la revue Hermès, donne un avant-goût de ce qui constituera son recueil publié en 1972. À cette occasion il présente Lin Ji et son œuvre, présentation qui n’a pas dû échapper à Lacan :
Lin-tsi me paraît être en premier lieu un praticien de la psychothérapie — dira-t-on de la psychanalyse ? — qu’elles qu’aient pu être les théories qui inspiraient sa méthode ou qui lui servaient à la justifier.

L’esprit du chan, Lacan l’a nourri à la fréquentation des œuvres, des poésies, des textes des nombreux artistes que ce mouvement a inspirés au fil des siècles (et son épanouissement au VIIIe et IXe siècles). Ainsi on peut ainsi citer le peintre Shitao dont on sait combien le bouddhisme de l’école chan a eu une influence déterminante sur sa formation intellectuelle et donc sur sa peinture et ses écrits. Lacan s’y réfère dès 1967 lors de ses développements sur le trait unaire . Or cette référence se situe avant la publication du traité de Shitao Les Propos sur la peinture du moine Citrouille-Amère dans la traduction et du commentaire par Pierre Ryckmans. François Cheng nous a rappelé récemment l’importance de cet ouvrage « que jadis, Jacques Lacan et moi, nous avons étudié ensemble  » avec les conséquences que l’on sait. François Cheng a aussi témoigné de leur lecture attentive des poètes chinois dont beaucoup s’inscrivent dans le mouvement chan, lecture commune qui a alimenté les ouvrages à venir de François Cheng.

De l’avis de Paul Demiéville, le plus célèbre logion de Lin Ji, « la quintessence de sa pensée », est le suivant :
Montant en salle, il dit « Sur votre conglomérat de chair rouge, il y a un homme vrai sans situation, qui sans cesse sort et entre par les portes de votre visage. Voyons un peu, ceux qui n’ont pas encore témoigné ! » Alors un moine sortit de l’assemblée et demanda comment était un homme vrai sans situation. Le maître descendit de sa banquette de Dhyâna et, empoignant le moine qu’il tint immobile, lui dit : « Dis-le toi-même ! Dis ! » Le moine hésita. Le maître le lâcha et dit « L’homme vrai sans situation, c’est je ne sais quel bâtonnet à se sécher le bran… » Et il retourna dans sa cellule.
À propos de « L’homme vrai sans situation » et du « bâtonnet à se sécher le bran », Paul Demiéville écrit dans son long commentaire :
Le terme d’« homme vrai » dérive directement des philosophes taoïstes de l’antiquité, encore qu’il ait été employé pour désigner le Buddha ou l’Arhat (le saint délivré) dans les premières traductions chinoises de textes bouddhiques. Le mot « situation » (wei) s’applique dans le langage administratif à la situation d’un fonctionnaire dans la hiérarchie officielle. Comme cette hiérarchie comprenait toute l’élite sociale, la seule qui comptât vraiment dans la Chine ancienne, un homme « sans situation » était un homme hors cadre, privé de statut, une entité indéterminée. C’est à peu près dans l’esprit de Lin-tsi que le romancier autrichien Robert Musil, qui s’intéressait tant au Lao-tseu avant sa mort tragique en 1942, concevait son héros somme un homme sans caractéristiques particulières, Der Mann ohne Eigenschaften. […] Toute définition de l’« homme vrai » ne peut être qu’impropre (au sens propre), vile, ordurière, puisqu’il est par définition ce qui échappe à toute définition. […] En Inde, où il n’y avait pas de papier, on s’essuyait avec des bouts de bois, ainsi que le prescrivent les codes disciplinaires, et les moines chinois avaient adopté cet usage.

Ne peut-on pas reconnaître cette idée dans un propos de Lacan de 1955 :
Ceci veut dire que l’analyste intervient concrètement dans la dialectique de l’analyse en faisant le mort, en cadavérisant sa position comme disent les Chinois, soit par son silence là où il est l’Autre avec un grand A, soit en annulant sa propre résistance là où il est l’autre avec un petit a. Dans les deux cas et sous les incidences respectives du symbolique et de l’imaginaire, il présentifie la mort.
La formule de Lacan « en cadavérisant sa position comme disent les Chinois » restant (pour moi) particulièrement énigmatique.

Une vingtaine d’années plus tard, en 1973, Lacan reprend et précise cette idée dans Télévision, en parlant de l’analyste :
Un saint, pour me faire comprendre, ne fait pas la charité. Plutôt se met-il à faire le déchet : il décharite.
Et de poursuivre :
Ce pour réaliser ce que la structure impose, à savoir permettre au sujet, au sujet de l’inconscient, de le prendre pour cause de son désir.
C’est de l’abjection de cette cause en effet que le sujet en question a chance de se repérer au moins dans la structure. Pour le saint ça n’est pas drôle, mais j’imagine que, pour quelques oreilles à cette télé, ça recoupe bien des étrangetés des faits de saint.
Que ça ait effet de jouissance, qui n’en a le sens avec le joui ? Il n’y a que le saint qui reste sec, macache pour lui. C’est même ce qui épate le plus dans l’affaire. Épate ceux qui s’en approchent et ne s’y trompent pas : le saint est le rebut de la jouissance.
Parfois pourtant a-t-il un relais, dont il ne se contente pas plus que tout le monde. Il jouit. Il n’opère plus pendant ce temps-là. Ce n’est pas que les petits malins ne le guettent alors pour en tirer des conséquences à se regonfler eux-mêmes. Mais le saint s’en fout, autant que de ceux qui voient là sa récompense. Ce qui est à se tordre.
Puisque se foutre aussi de la justice distributive, c’est de là que souvent il est parti.
À la vérité le saint ne se croit pas de mérites, ce qui ne veut pas dire qu’il n’ait pas de morale. Le seul ennui pour les autres, c’est qu’on ne voit pas où ça le conduit.
Moi, je cogite éperdument pour qu’il y en ait de nouveaux comme ça. C’est sans doute de ne pas moi-même y atteindre.

Alors, est-ce la lecture du livre publié peu avant, en 1972, par Paul Demiéville et la présentation de « l’homme vrai sans situation » qui ont inspiré ces propos à Lacan ? L’analyste serait destiné à être, comme le saint, « rebut de la jouissance », « bâtonnet à se sécher le bran », ou, comme le pointe Jacques-Alain Miller en marge du texte de Lacan : « objet (a) incarné ».